La guerre du lobby du vin contre le « mois sans alcool » (site infoguerre)

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Addiction Alcool - La guerre du lobby du vin contre le « mois sans alcool » (site infoguerre)

Le site infoguerre se définit comme un centre de réflexion sur la guerre économique, il s’agit d’une reprise d’un de leurs articles. Plus d’information sur le site https://infoguerre.fr

Le mois de janvier 2020 devait coïncider avec le lancement de la toute première édition du « Mois sans alcool » français, organisé par l’agence nationale « Santé publique France », sous l’égide du Ministère des Solidarités et de la Santé et de sa ministre, Agnès Buzyn. L’organisme, déjà à l’origine de la promotion du “mois sans tabac” en novembre, comptait élargir cette initiative à l’alcool, responsable, selon l’agence, de 41.000 décès en France chaque année. Inspirée du « Dry January » britannique, cette campagne de sensibilisation visait à faire « réfléchir les Français sur leur consommation d’alcool » en les incitant à moins boire en janvier pour faire une pause après les fêtes.

Début novembre 2019, la campagne « Janvier sans alcool », préparée depuis 6 mois, est prête. Le 10 novembre, la page Facebook de l’événement est publiée. Le 11 novembre, le compte Twitter émet son premier tweet. Enfin, le 14 novembre, une date à retenir, l’opération doit être officiellement dévoilée à la presse par la Ministre de la Santé Agnès Buzyn, qui sera cependant contrainte de reporter l’annonce de quelques jours en raison d’une grève du personnel hospitalier. Or, au grand dam des associations de prévention contre les addictions, cette annonce n’aura finalement jamais lieu. En effet, Madame Buzyn a décidé de faire marche arrière, affirmant qu’elle n’avait pas validé le format de la campagne et que le plan de prévention contre l’alcool ne serait défini qu’en février 2020. Alors, pourquoi un tel revirement ? Ne serait-ce pas un nouveau fait d’arme du lobby de l’alcool visiblement rompu à ce type de manœuvre ?

 

« Janvier Sobre » versus « Janvier sans Alcool », la guerre des opérations de prévention

Tout semble commencer au mois de juin 2019. Lors du discours d’ouverture du congrès 2019 de la Fédération Addiction, Nicolas Prisse, le président de la MILDECA (Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives), laisse entendre qu’une opération de « mois sans alcool » soutenue par les pouvoirs publics pourrait avoir lieu en janvier 2020. Cette information sera confirmée quelques jours plus tard par François Bourdillon, arrivé à la fin de son mandat à la tête de Santé Publique France.

Or, cette perspective n’enchante pas la filière vitivinicole, qui envisage la prévention contre l’alcoolisme d’un tout autre œil. En effet, les termes de « mois sans alcool » ou « janvier sec », à l’instar du « Dry January » et du « mois sans tabac », brandiraient le spectre de l’abstinence totale d’alcool, à laquelle elle est, sans surprise, farouchement opposée. Elle lui préfère de loin les notions de sobriété et de modération, en accord avec les recommandations du Ministère de la Santé, qui prônent « Maximum 2 verres par jour et pas tous les jours », soit 10 verres et 2 jours d’abstinence par semaine, toute l’année. Et justement, une autre opération œuvrant pour une consommation responsable selon ces recommandations, baptisée « Janvier Sobre », déjà lancée début 2019, est en préparation pour janvier 2020. Présentée comme une initiative citoyenne franco-française, elle est portée par Laurence Cottet, présidente de l’association de lutte contre l’alcoolisme « Méthode H3D » et ex-alcoolique devenue « Patiente experte » au CHU de Grenoble. Personnalité très médiatisée dès lors qu’un sujet porte sur l’addiction à l’alcool, elle ne fait pourtant pas l’unanimité parmi les addictologues. En effet, beaucoup la soupçonnent de pactiser avec l’ennemi, et en particulier avec Vin&Société, association représentant l’ensemble de la filière vitivinicole, créée en 1995 pour combattre la loi Evin. De fait, Laurence Cottet, à titre personnel ou via Janvier Sobre, ne manque pas de relayer tous les messages du lobby sur les réseaux sociaux. Elle va jusqu’à apparaître dans une vidéo tournée par Vin&Société à l’occasion de la Journée Internationale des Droits de la Femme, sous couvert de marteler son slogan de prévention « Maximum 2 verres jour et pas tous les jours », un bon moyen pour le lobby de détourner les repères de consommation à son avantage.

Le 1er juillet 2019, Laurence Cottet publie le communiqué officiel de lancement de l’opération « Janvier Sobre », en collaboration avec Pascal Mélin, le président de SOS Hépatites Champagne-Ardenne. Pour financer sa campagne, elle fait une demande de subvention auprès du Fonds de lutte contre les Addictions géré par la Caisse Nationale d’Assurance Maladie dans le cadre d’un appel à projet « Mobilisation de la société civile pour les addictions ». Le 5 novembre 2019, Laurence Cottet reçoit une réponse négative à cette demande, au motif que « le Fonds de lutte contre les addictions finance déjà, dans le cadre de son plan d’action 2019, l’agence nationale de santé publique pour une opération nationale de marketing social sur l’alcool qui se déroulera en janvier 2020 ».

La réplique du secteur vitivinicole et de son réseau d’élus de la vigne et du vin ne se fait pas attendre. Dès le 6 novembre 2019, une tribune de Louis Aliot, député Rassemblement National des Pyrénées-Orientales, paraît dans Causeur, exhortant à « rester Français » en refusant l’abstinence totale d’alcool pendant un mois. Le 7 novembre, l’Association Nationale des Elus du Vin (ANEV) publie un communiqué signé par ses coprésidents Nathalie Delattre, sénatrice de la Gironde et Philippe Huppé, député de l’Hérault, dans lequel l’association appelle le gouvernement à renoncer au projet de « Janvier Sec », l’accusant de « privilégier la promotion d’une abstinence totale en matière de consommation d’alcool et donc de vin » au détriment de la « modération, l’éducation à l’art de vivre à la française et à la culture du vin ». D’autres actions sont menées, comme celle de Daniel Laurent, sénateur de la Charente-Maritime et président du groupe d’études Vigne et Vin du Sénat ou celle de Bernard Perrut, député du Rhône et membre du groupe d’études Vin, vigne et œnologie de l’Assemblée Nationale. Quant au porte-parole du Comité interprofessionnel du vin de Bordeaux, Christophe Château, il n’hésite pas à dénoncer « une position extrémiste » consistant à prôner l’abstinence, un « coup de com’ » de la part de Santé publique France, qui pourtant, pour rappel, n’a pas encore officialisé l’événement.

 

Une diabolisation du « Mois sans alcool » guidée par l’inquiétude du secteur viticole

Cette intention de diaboliser l’opération « Janvier sans alcool », dont l’objectif n’a pourtant jamais été d’imposer l’abstinence totale pendant un mois, répondrait à une forte inquiétude du secteur viticole. Il estime faire face à de « graves difficultés commerciales » liées à la conjoncture internationale : ralentissement de l’économie chinoise engendrant une baisse en valeur des exportations de 6 %, surtaxation américaine des importations de vins français depuis le 17 octobre 2019 et incertitude entourant le Brexit. En incitant les Français à ne plus acheter de vin pendant un mois, l’opération « Janvier sans alcool » viendrait encore fragiliser la filière, sur le plan national cette fois, alors qu’elle est déjà mise en difficulté par la loi Evin, qui aurait engendré une baisse de consommation d’alcool de 30 %. Or, 80 % de l’alcool vendu en France serait bu par des gros consommateurs. Avec une telle opération, la filière aurait donc peur de perdre ses clients captifs par leurs addictions. Pour ne rien arranger, le Sénat s’apprête à adopter la taxe sur les prémix, les boissons à base de vin de type rosé-pamplemousse, sangria ou kir. Ce sera fait le 14 novembre, décidément une date à retenir.

Selon l’Insee, l’année 2019 n’a en effet pas profité au secteur viticole, du fait de conditions climatiques défavorables. Par rapport à 2018, année ayant connu un volume exceptionnel de production de vin (+28,7 %), la production viticole recule fortement en volume en 2019
(-13,7 %), tandis que les prix sont restés stables en raison de réserves importantes. Or la bonne santé du secteur est primordiale pour l’économie française. En effet, selon Vin&Société, la filière vitivinicole, qui représente pas moins de 558.000 emplois en France, est le premier secteur agricole français en termes de valeur. En 2018, selon le Comité National des Interprofessions des Vins (CNIV), la France a produit 4,6 milliards de litres de vin soit 17 % de la production mondiale, la plaçant au 2e rang des producteurs mondiaux de vin derrière l’Italie. Il s’agit du deuxième secteur excédentaire à l’exportation après l’aéronautique, ce qui représente 12,2 milliards d’euros de chiffre d’affaires à l’export sur l’année.

Par ailleurs, du point de vue de la filière, le mois de janvier et sa cohorte de festivités à l’occasion des vœux, de l’épiphanie ou de la Paris Cocktail Week, est particulièrement mal choisi pour imposer la diète. Comble de l’ironie, c’est également le mois de la Saint-Vincent, fête des vignerons, qui a lieu le 22 janvier. Le choix du mois de février, le plus court de l’année, aurait semblé préférable, à l’instar de la Tournée Minérale Belge.

Emmanuel Macron, un soutien de choix pour le lobby vitivinicole

Depuis le début de son mandat, Emmanuel Macron est régulièrement accusé de complaisance envers la filière vinicole. Se revendiquant épicurien et grand amateur de vin, le Président, qui n’hésite pas, en marge du salon de l’agriculture de 2018, à bafouer les recommandations de Santé Publique France en déclarant « Moi, je bois du vin le midi et le soir », veille du mieux qu’il peut au développement du secteur vinicole. En 2017, il va jusqu’à recruter comme conseillère agricole à l’Elysée Audrey Bourolleau, l’ex-déléguée générale de Vin&Société, ce qui suscitera la vive inquiétude de l’Association Nationale de Prévention en Alcoologie et Addictologie (ANPAA). Soupçonnée de défendre sa filière au mépris de la santé des Français, elle restera en poste jusqu’au printemps 2019, invoquant une mésentente avec Didier Guillaume, le ministre de l’Agriculture, pour justifier son départ.

Connaissant la sensibilité du Président pour leur cause, dix responsables du vignoble français adressent le 29 octobre une lettre à Emmanuel Macron pour l’interpeller sur la situation de la filière vitivinicole française et lui demander de les recevoir, dans le but de « construire ensemble une véritable politique vinicole ». Cet entretien aurait été dans un premier temps refusé mais le 14 novembre 2019, Emmanuel Macron rencontre les coprésidents du Comité Champagne, Maxime Toubart du Syndicat Général des Vignerons et Jean-Marie Barillère de l’Union des Maisons de Champagne, à Epernay, lors d’un déjeuner de deux heures au restaurant étoilé Les Berceaux. A cette occasion, Maxime Toubart offre à Emmanuel Macron un magnum de champagne De Saint Gall de 1977, l’année de naissance du Président. Un bon retour sur investissement puisque c’est au cours de ce déjeuner qu’Emmanuel Macron leur aurait promis de faire annuler l’opération « Mois sans alcool ». « Vous pouvez faire savoir qu’il n’y aura pas de Janvier sec » leur aurait-il intimé. Une déclaration que va s’empresser de publier Vitisphère, avant même que les associations impliquées dans l’organisation de l’événement ne soient informées de la décision présidentielle. Dans la foulée, l’ANEV tweete  « Face à l’inquiétude des professionnels et des élus du vin, Emmanuel Macron annonce qu’il n’y aura pas de Janvier sec ». Son coprésident, Philippe Huppé, se dit «ravi que le Président ait mis fin à cette opération ; pour moi, il était inefficace de dire qu’il ne faut pas boire, on ne va pas faire le carême. Il me semble plus important de prôner la modération.»

Interrogés par l’Agence France-Presse, les services de l’Élysée restent évasifs sur les propos prêtés au Président de la République. : «Comme tout déjeuner où il n’y avait pas la presse, l’interprétation des paroles du Président reste à la discrétion des gens présents». Ils reconnaissent toutefois que le Président ne souhaite pas interdire la consommation d’alcool de façon formelle « ce qui était a priori la démarche proposée ». Un représentant du Ministère explique : « On veut d’abord sensibiliser au concept récent des nouveaux repères de consommation, c’est-à-dire pas plus de deux verres par jour et pas plus de dix par semaine, avec deux jours d’abstinence », un message parfaitement en phase avec … le « Janvier Sobre ».

 

« Le Défi de Janvier », substitut des addictologues au « Mois sans Alcool »

Cette décision et la façon dont elle a été prise par Emmanuel Macron ne surprend pas les associations de lutte contre les addictions. L’addictologue Michel Reynaud, président du Fonds Actions Addictions (FAA), estime qu’elle est motivée par « la pression, la proximité et le besoin de soutenir la viticulture ». D’après lui, le Président arbitrerait toujours en faveur des intérêts de la filière viticole au détriment de toute action de prévention de santé publique contre l’alcool. Le 18 novembre, en complément d’un communiqué interassociatif publié le 15 novembre, il cosigne avec 4 de ses collègues de la Fédération Française d’Addictologie, une lettre ouverte à Emmanuel Macron pour lui « rappeler que la prévention sur l’un des problèmes de santé publique les plus importants, celui de la consommation d’alcool, ne peut rester indéfiniment sans réponse, sous prétexte qu’un des lobbies économiques les plus puissants s’oppose à toute mesure efficace » et s’insurge d’une « remise en cause du fait de la pression du lobby alcoolier ». L’ANPAA lui écrit également pour lui faire part de son incompréhension quant à l’annulation de la campagne « un mois sans alcool » et souhaiter qu’il ne s’agisse que d’un « affreux malentendu ». Les lettres rappellent aussi que l’objectif de l’opération de « mois sans alcool » « n’est évidemment pas de conduire à une abstinence totale, mais de s’interroger sur sa consommation et de prendre conscience du rapport qu’entretient la société avec l’alcool ». Elles annoncent enfin l’intention des associations concernées de maintenir la campagne avec ou sans soutien des pouvoirs publics.

Le 22 novembre, la Fédération Française d’Addictologie publie un communiqué annonçant le lancement d’une campagne « Dry January » à la française, nommé le « Défi de Janvier », précisant que le « revirement des pouvoirs publics sous la pression d’un lobby a entraîné un sursaut immédiat de l’ensemble du milieu professionnel et associatif. La décision a donc été prise de réussir cette mobilisation citoyenne et de la société civile pour intervenir sur la deuxième cause de mortalité évitable à l’échelle nationale. ».

Voir la suite de l’article de Anne-Cécile Jamet sur le site Infoguerre.fr

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