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Une interview de Christian Lenoir, Inspecteur Général Honoraire des affaires sociales

Dr Philippe Hache, INRS

C.L : Quelles sont les grandes étapes de votre parcours professionnel ?

P.H : Médecin généraliste de formation, j’ai exercé en tant qu’Assistant puis Attaché des hôpitaux, dans des services de médecine d’urgence ou de réanimation. La prise en charge de patients victimes d’accidents ou de pathologies (insuffisance respiratoire, cancer, dépression…) ayant également un mésusage de substances psychoactives était régulière. Par ailleurs, ces 6 années passées dans différents hôpitaux m’ont sensibilisé aux difficultés rencontrées par une partie des personnels qui y exerçaient : travail de nuit et troubles du sommeil, stress chronique et prise de substances psychoactives, conciliation vie privée / vie professionnelle, reprise du travail après un infarctus du myocarde…

Puis, après obtention de la capacité en médecine du travail, j’ai été médecin de prévention pendant 8 ans dans une collectivité territoriale en région parisienne employant 4000 agents, dont de nombreux étaient affectés en services fonctionnant en continu (H/24). Comme en même temps j’ai poursuivi une activité de médecine d’urgence, j’ai ainsi acquis une vision « panoramique » de l’occurrence des pratiques addictives : il m’est arrivé d’intervenir auprès d’agents, de tout grade, dont je suivais l’état de santé dans cette collectivité. Pour 3 d’entre eux, j’ai dû recourir à une hospitalisation sous contrainte.

A cette époque, le sujet des consommations d’alcool et de cannabis était tabou. Les encadrants étaient mal à l’aise face à ces problèmes et quant à leur propre positionnement. Néanmoins, la prise en charge managériale et RH se faisait dans un esprit d’aide et de maintien dans l’emploi. De plus, il m’a été donné les moyens d’ouvrir une consultation de tabacologie.

Pendant ces années, ma vision personnelle des addictions a progressivement évolué. Je me suis intéressé aux mécanismes de consommation de substances psychoactives et découvert les vertus de l’écoute et de l’empathie. De fait, je suis passé d’un discours moralisateur (« il faut arrêter de boire ») à une analyse plus globale de la situation (« pourquoi consommez-vous, qu’en pensez-vous et que pouvons-nous faire ? »). Parallèlement, au sein d’un réseau de collectivités territoriales, je me suis impliqué dans le montage d’une journée nationale sur la prévention des addictions avec, encore à cette époque, un focus centré sur l’approche individuelle.

Compte-tenu des tabous et du manque de connaissance sur les facteurs de risque des conduites addictives, il était difficile d’aller plus loin et d’aborder la prévention collective. Du côté des représentants du personnel, la crainte portait entre autres sur la mise en place de sanctions.

J’ai rejoint l’INRS en 2011, sur un poste intitulé « Addictions et autres risques ». En 2012, j’ai obtenu mon Diplôme Universitaire d’addictologie sous la direction du Pr Michel Reynaud.

C.L : Comment la prise en compte de la question complexe des pratiques addictives dans le mode du travail se décline-t-elle à l’INRS ?

P.H : Il y a bientôt 15 ans que le sujet de la prévention du risque lié aux conduites addictives été identifié par l’INRS.

De nature multifactorielle, les conduites addictives comportent aussi des aspects professionnels ; maintes études scientifiques identifient des facteurs dans le travail qui favorisent les consommations : stress, mauvaises relations dans le travail, contact avec le public, contraintes physiques, horaires atypiques, pots et repas d’affaires… Comme nous pouvons le voir, le lien entre RPS (risques psychosociaux) et addictions existe, mais n’est pas exclusif.

De nombreuses actions sont menées par l’INRS :

  • Rédactions d’articles dans des revues destinées
    • Aux services de santé au travail (revue « Références en santé au travail») sur les sujets tels que l’alcool, le cannabis, les médicaments psychotropes, le workaholisme…
    • Aux entreprises de plus de 20 salariés : revue Travail et Sécurité (Dossier sur les addictions publié en 2012 puis en 2018)
    • Aux chargés de prévention, ingénieurs… : revue Hygiène et Sécurité du travail, avec notamment un article consacré au risque routier et aux médicaments psychotropes
  • Diffusion d’une brochure « Pratiques addictives en milieu de travail : principes de prévention »
  • Mise en ligne d’une rubrique « Addictions» sur le site web de l’INRS,
  • Formations destinées aux services de santé au travail et à l’ensemble des préventeurs. L’INRS assure également des formations en milieu universitaire,
  • Réponse aux entreprises, ministères et institutions qui questionnent directement l’INRS sur ce sujet,

 

Outre la fonction de production et de diffusion documentaire, de formation et d’assistance technique, l’INRS a aussi (comme son nom l’indique) une fonction de recherche. Il est actuellement   associé au comité de pilotage d’une étude « Travail et conduites addictives » dans la région Hauts de France impliquant notamment l’ISTNF, l’Université de Picardie Jules Verne, la CARSAT Nord Picardie et le SMTVO (Compiègne).

Dans le cadre d’une convention avec la MILDECA, et tout naturellement, l’INRS s’est positionné en partenaire actif du portail ADDICT’AIDE Pro dès sa création. Dans ce cadre, j’assure une expertise et une relecture de certains documents mis en ligne.

C.L : Comment voyez-vous dans les milieux professionnels l’évolution de la prévention des pratiques addictives ?

Cette évolution est nette depuis 2011, où la mission de conseil en prévention des consommations d’alcool et de drogues – sur le lieu du travail – a été confié aux services de santé au travail (article L. 4622-2 du Code du travail). Pour accélérer cette évolution, il est nécessaire que chacun (employeurs, salariés, représentants du personnel…) connaisse les mécanismes et conséquences des pratiques addictives. C’est ainsi que les tabous et fausses représentations disparaîtront. Cet apport de connaissance doit se faire en entreprise mais aussi par les pouvoirs publics dans le cadre de la vie privée. Cela nécessite d’associer les moyens de la santé au travail et de la santé publique.

Actuellement, les principales questions du terrain sont « que peut-on faire par rapport aux troubles du comportement ? », et « la sensibilisation du personnel et la mise en place de tests sont-ils suffisants ? ». Il y a certes aussi « comment encadrer l’alcool dans l’entreprise ? » mais, souvent, l’attention est centrée sur le cannabis, avec une occultation de l’ampleur du problème alcool. Cela montre que des tabous et des résistances peuvent se perpétuer dans le monde du travail. Mais, je suis optimiste.

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