L’adolescence constitue une période charnière marquée par une vulnérabilité accrue aux troubles psychiatriques et aux comportements addictifs. Les remaniements neurodéveloppementaux, l’augmentation des conduites à risque et l’influence des facteurs sociaux et environnementaux exposent particulièrement les jeunes à l’émergence de troubles anxieux, dépressifs et d’usages de substances. Ces dernières années, de nombreuses données internationales ont alerté sur une dégradation globale de la santé mentale des adolescents, en particulier chez les filles, faisant craindre une évolution défavorable des conduites addictives à court et moyen terme.
Si les liens entre troubles anxiodépressifs et addictions sont bien documentés chez l’adulte, ils restent encore insuffisamment explorés chez les adolescents, notamment dans une approche intégrant simultanément la santé mentale, les comportements addictifs et la qualité de vie. C’est dans ce contexte que l’étude DOPADOS a été conçue au CHU de Clermont-Ferrand, par l’équipe du Pr Georges Brousse, avec pour objectif d’examiner conjointement ces dimensions et d’identifier d’éventuels profils cliniques de vulnérabilité.
Cette étude observationnelle transversale a été menée en France entre 2018 et 2020 auprès de 4 844 adolescents âgés de 13 à 18 ans, scolarisés dans 61 collèges et lycées sélectionnés de façon randomisée et stratifiée. Les données ont été recueillies par auto-questionnaires électroniques anonymes, administrés en milieu scolaire sous supervision par une psychologue. L’évaluation portait sur les consommations de substances psychoactives au cours des 12 derniers mois, les comportements à risque associés, les symptômes anxieux et dépressifs, la détresse psychologique globale et la qualité de vie perçue.
Les résultats montrent qu’un adolescent sur deux présente des symptômes anxieux et/ou dépressifs. Ces symptômes sont fortement associés à des niveaux plus élevés de consommation de substances, à davantage de comportements à risque et à une altération marquée de la qualité de vie. Les adolescents présentant des symptômes anxiodépressifs consomment plus fréquemment de l’alcool, du tabac, du cannabis et d’autres substances, avec une prévalence accrue du binge drinking et des usages problématiques d’internet. Les tailles d’effet, bien que parfois modestes pour certains produits, sont constantes et concernent l’ensemble des substances les plus fréquemment consommées.
Sur le plan psychologique, la détresse sévère est particulièrement fréquente chez les adolescents présentant à la fois des symptômes anxieux et dépressifs, et reste notable même chez une partie des adolescents sans symptômes cliniquement significatifs. La qualité de vie est significativement altérée dans toutes ses dimensions chez les adolescents symptomatiques, en particulier pour le bien-être mental, le bien-être physique et la vitalité.
L’analyse multivariée a permis d’identifier trois profils distincts. Le premier correspond à des adolescents globalement préservés, avec peu de symptômes psychiatriques, une bonne qualité de vie et des consommations faibles. Le deuxième profil se caractérise par une atteinte psychique marquée, une qualité de vie très dégradée et des usages modérés mais préoccupants, suggérant un fonctionnement centré sur des stratégies d’auto-apaisement. Le troisième profil associe les niveaux les plus élevés de consommations et de comportements à risque à une détérioration nette de la santé mentale et de la qualité de vie, tout en conservant des relations sociales et des loisirs perçus comme satisfaisants, évoquant un profil davantage orienté vers la recherche de sensations et l’influence du groupe de pairs.
Ces profils illustrent la diversité des trajectoires adolescentes et soulignent que des consommations importantes peuvent coexister avec une apparente intégration sociale, tout en masquant une souffrance psychique significative. Ils suggèrent également l’existence de mécanismes distincts, tels que l’auto-soulagement ou la recherche de sensations, susceptibles de conduire à des usages problématiques.
Sur le plan clinique et préventif, ces résultats renforcent l’intérêt d’une approche intégrée associant évaluation des comportements addictifs, dépistage des symptômes anxiodépressifs et mesure de la qualité de vie. Cette dernière, simple à recueillir, pourrait constituer un indicateur pertinent de vulnérabilité et un outil de repérage précoce en population adolescente.
L’étude présente néanmoins certaines limites. Son caractère transversal ne permet pas d’établir de relations causales ni de préciser les trajectoires évolutives entre santé mentale et usages de substances. Enfin, les données reposent sur des auto-questionnaires, exposant à des biais de désirabilité sociale et de sous-déclaration.
En conclusion, cette étude met en évidence des associations robustes entre symptômes anxiodépressifs, comportements addictifs et qualité de vie chez les adolescents, et identifie plusieurs profils de vulnérabilité cliniquement pertinents. Ces résultats plaident en faveur de stratégies de dépistage, de prévention et d’intervention précoces, intégrées et adaptées aux différents profils, afin de répondre à un enjeu majeur de santé publique à un âge clé du développement.
Lien pubmed (en open access):
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/41501975/
DOI :
https://doi.org/10.1097/adm.0000000000001642
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