Alors que l’alcool demeure le déterminant le plus défavorable à la santé, après le tabac, le système économique que soutient sa production, sa distribution et, in fine, sa consommation, est fortement ancré dans la culture nationale. Même si la dernière décennie a vu la montée en puissance des acteurs de la santé et de l’addictologie pour contrer le discours lénifiant sur les conséquences de la consommation, le lobby de l’alcool demeure très influent pour promouvoir ses produits et occulter les effets négatifs sur la santé. C’est pourquoi la lecture de l’ouvrage de Daniel Benamouzig et Joan Cortinas Muňoz apportent un éclairage bienvenu et rigoureux sur les stratégies d’influence d’un lobby parfaitement structuré et organisé pour défendre ses intérêts à tous les niveaux pour amener le verre d’alcool jusqu’aux lèvres de tous les consommateurs potentiels.
Après une introduction rappelant les conséquences négatives majeures de la consommation d’alcool sur la santé en termes de mortalité, morbidité, handicaps et violences, mais aussi le coût social (102 milliards d’euros par an), les auteurs, par une enquête sociologique d’ampleur, s’appliquent à décortiquer les manœuvres d’un lobby bien installé dans les circuits de décision grâce à une longue expérience, peu de principes et un corpus de discours destiné à contrer les données scientifiques et entraver la prévention.
Le lobbying en faveur de l’alcool vise à éviter toute évolution défavorable du cadre législatif ou réglementaire, ou à réduire la portée d’un texte majeur comme celui de la loi Evin de 1991. Cette loi, qui marque une date pour la santé publique en s’attaquant au tabac et l’alcool n’est pourtant pas une loi de prohibition, mais d’encadrement de la promotion de ces produits dangereux pour la santé. Pourtant, elle n’aura de cesse d’être attaquée par le lobby de l’alcool, comme l’exposent les auteurs et le résument les tableaux chronologiques précis en annexe de leur ouvrage.
Pour exercer son influence, le lobby de l’alcool peut s’appuyer sur un réseau très dense, très organisé sur le terrain pour le lobby vini-viticole, avec le rôle central de
Vin et Société qui intervient tous azimut par sa communication dans les médias, ses propres support (le site
Vitisphère notamment) et ses contacts avec les élus jusqu’au Parlement, rappelant aux députés et sénateurs que toute élection peut dépendre d’eux en particulier dans les nombreux départements de production. Leur action au long cours auprès du législateur et des gouvernements a été efficace en obtenant l’affaiblissement de la régulation sur la publicité après la loi de 1991, et en mobilisant la fiscalité pour créer un maquis fiscal illisible, mais donnant un privilège au vin en l’exemptant de la cotisation sociale (un tableau comparatif figurant dans l’ouvrage est tout à fait éclairant).
Le lobby de l’alcool se présente comme constructif en acceptant la régulation de la consommation dans certaines situations à risque (sécurité routière, milieu de travail). Mais cela lui permet de mettre en valeur une prétendue bonne volonté qui lui permet de s’opposer à toute mesure de prévention en population générale. Et même sur les situations à risque, l’industrie de l’alcool démontre sa duplicité en menant une véritable guérilla pour que le pictogramme d’information à destination des femmes enceintes soit le moins visible possible, alors que la consommation d’alcool pendant la grossesse est à l’origine de 8 000 handicaps, plus ou moins sévères, mais tous évitables. Mais ce pictogramme qui rappelle le risque est considéré par le secteur économique comme défavorable à la promotion des boissons alcooliques.
La stratégie d’influence du lobby passe par un discours visant à associer l’identité nationale à la consommation d’alcool. Comme l’écrivent les auteurs, le discours c’est « L’alcool, c’est nous (la France) ». Ce discours est principalement porté par le lobby du vin qui vise à différencier cette boisson des autres alcools, au mépris des données de la science qui identifient clairement la molécule responsable des conséquences néfastes pour la santé, l’éthanol, qui est commune à tous les alcools. Le lobby s’emploie à produire ses propres « données scientifiques » pour contrer celles établies par la communauté scientifique internationale. Les auteurs soulignent le rôle de l’établissement de prestige qu’est la Cité du vin de Bordeaux, qui est la caisse de résonnance de cette désinformation et qui a organisé des rencontres intitulées « Vin et Santé ». Suivant l’exemple de l’Industrie du tabac, le secteur économique va « fabriquer du doute », et essayer de promouvoir des effets bénéfiques de la consommation d’alcool et surtout de vin. Le lobby met en valeur les effets jamais démontrés des anti-oxydants, du resvératrol, et des travaux peu rigoureux avançant des effets bénéfiques sur le diabète, Alzheimer, la DMLA…
Mais la stratégie essentielle consiste à inscrire l’alcool dans le patrimoine social et culturel et à avancer que l’alcool n’est pas mauvais en soi, mais c’est l’usage qu’on en fait, d’où un discours sur la modération qui, implicitement, éviterait tous les dangers. Mais ce discours a bien du mal à résister aux progrès des connaissances scientifiques qui établissent clairement que toute consommation est à risque, malgré les initiations, dégustations, visites de caves, séminaires de découverte, etc.
Si cette mobilisation intense du lobby de l’alcool a pu entraver la prévention, quelques événements récents attestent d’une évolution de l’opinion : la tentative de réintroduire l’alcool dans les stades a échoué, grâce à la réactivité d’acteurs de santé (Bernard Basset, Amine Benyamina et Axel Kahn†), le Défi de janvier est un succès spectaculaire (10 millions de personnes ont fait une pause dans leur consommation d’alcool en 2026). Raison de plus pour lire l’ouvrage de Daniel Benamouzig et Joan Cortinas Muňoz afin de ne pas être dupe face aux manœuvres de l’industrie de l’alcool contre la santé.
Bernard Basset,
Vice-président d’Addict’AIDE