Kétamine : « On se retrouve dedans sans forcément s’en rendre compte » : les effets dévastateurs de cette addiction chez les jeunes inquiète les spécialistes

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Longtemps consommée dans les seuls espaces festifs, notamment dans les soirées techno, la poudre blanche prend de l'ampleur dans la jeune génération, toutes classes sociales confondues, avec des conséquences ravageuses sur la santé des plus accros.

Quentin n’avait pas encore 18 ans quand il a pris de la kétamine pour la première fois, à la fin du lycée. C’est un ami qui lui a proposé de tester avec lui. « Il connaissait bien le produit, j’avais confiance en lui, alors j’ai tenté l’expérience », se souvient le jeune homme, aujourd’hui âgé de 24 ans. Pendant quelques années, sa consommation de « kéta » est restée occasionnelle. Et puis, en 2024, en pleine rupture amoureuse et alors qu’il tentait de sortir du cannabis, Quentin y est revenu. « J’ai remplacé une drogue par une autre », relate ce titulaire d’un BTS et d’une licence en informatique. « J’appréciais énormément l’effet dissociatif de la kétamine, qui me permettait d’être dans un état d’apaisement, sans me couper pour autant de mes émotions. » Ajoute-t-il. Petit à petit, il augmente sa consommation, et finit par « sniffer » tous les jours. « L’addiction à la kétamine est plus insidieuse que celle au cannabis : on se retrouve dedans sans forcément s’en rendre compte« , relève Quentin. Rapidement, il commence à connaître des « cravings », ces moments de manque intense, pouvant survenir n’importe quand. Et qui se sont rapprochés au fil du temps. Le jeune homme s’est résolu à entrer en cure de désintoxication au printemps, d’abord au service d’addictologie du CHU de Montpellier puis dans un centre de soins de suite et de réadaptation en Ardèche. Soit neuf semaines de sevrage au total. Il en est sorti au début de l’été. Mais l’addiction le poursuit, accentuée par des fragilités psychiques déjà présentes. « Je ressens encore l’envie, le besoin de consommer. Je continue de craquer de temps en temps. Mais je ne lâche pas l’affaire », affirme le jeune homme, qui envisage déjà de se lancer dans une autre cure.

Pas de « profil type » du consommateur

Hélène Donnadieu, responsable du service addictologie du CHU de Montpellier, suit le parcours de Quentin et voit arriver dans son service de plus en plus de « très jeunes » – dont plusieurs lycéens – accros à l’effet planant de la poudre blanche. La kétamine a commencé à se diffuser en Europe dans les milieux festifs technos à partir des années 1990, où son usage était alors « marginal et peu visible », note un rapport du dispositif Trend de l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT). La MDMA, les amphétamines et le LSD lui étaient nettement préférés. L’usage de la kétamine s’est peu à peu banalisé au cours des années 2010. Et chez une partie des consommateurs, l’usage récréatif s’est transformé en usage addictif. « Depuis 2-3 ans », Hélène Donnadieu observe ainsi « une nette augmentation » des consultations pour des troubles addictifs à ce psychotrope, même si l’essentiel des patients consulte avant tout pour des addictions à l’alcool, au cannabis et à la cocaïne. « Les derniers patients que j’ai vus sont mineurs ou ont 18 ans », pointe-t-elle, assurant qu’il n’y a pas de « profil type », puisqu’elle rencontre aussi bien « des enfants de bonnes familles » que des « parcours plus chaotiques ». Tous consomment essentiellement par sniff, l’injection restant marginale. Lors des réunions avec ses collègues d’autres unités d’addictologie, ailleurs en France, elle constate que le sujet est devenu central. « On est tous inquiets », souligne-t-elle. En France, en 2023, 2,6% des adultes de 18 à 64 ans ont expérimenté la kétamine, selon l’OFDT. Une consommation bien inférieure à celle du cannabis (50,4%) ou de la cocaïne (9,4%). Mais des niveaux « proches de ceux d’autres substances peu répandues comme le LSD et les amphétamines » et « deux fois supérieurs » à ceux des usagers de crack et d’héroïne. La dernière enquête annuelle Oppidum, qui analyse les consommations de drogues chez les patients en structures de soin, observe qu’entre 2022 et 2024, six fois plus de personnes ont déclaré la kétamine comme premier produit ayant entraîné une dépendance. Ce psychotrope est aussi utilisé comme anesthésiant en médecine humaine et vétérinaire. Dans certains pays, dont la France, la kétamine est même prescrite pour des patients souffrant de dépression résistante, généralement après l’échec de plusieurs antidépresseurs. L’administration se fait en milieu hospitalier avec une surveillance avant, pendant et après la prise.

Des effets qui varient selon la quantité consommée

La substance présente un fort potentiel addictif car « on s’y habitue rapidement », souligne Muriel Grégoire, psychiatre-addictologue et responsable du centre de soins en addictologie (Csapa) Villa Floréal, à Aix-en-Provence. Les effets de la kétamine apparaissent avec une petite quantité, mais plus la consommation est régulière, plus le seuil de tolérance augmente, ce qui pousse « le consommateur régulier à prendre une dose de plus en plus importante ». La psychiatre reçoit une majorité de jeunes hommes, autour de « 21, 22 ans », « des étudiants, des gens qui travaillent, et quelques personnes désinsérées, mais globalement, assez peu de très grande précarité. » La kétamine, observe-t-elle au fil de ses consultations, est très « dose dépendante » : ses effets varient grandement selon la quantité consommée. En petite quantité, elle a un effet « euphorisant, qui fait se sentir en état d’ébriété, comme avec l’alcool ». Si la dose est un peu augmentée, « le consommateur va commencer à avoir des hallucinations visuelles, une sensation d’euphorie, avec des effets sur sa coordination motrice, des difficultés à parler et à marcher ». Dans des proportions très importantes, la kétamine peut emmener vers « un vrai voyage psychédélique, mais le corps, lui, est en arrêt total et peut laisser prostré », décrit Muriel Grégoire. En cas de surdose, le consommateur peut expérimenter le « k-hole » (« trou noir »), un état de dissociation intense, qui fige le corps et la parole, avec une perte totale des repères spatio-temporels et des hallucinations très fortes. Tous les consommateurs de kétamine ne présentent pas les mêmes risques de développer une addiction : plus la souffrance psychique est grande, plus les chances de devenir dépendant augmentent. « Quand la kétamine est utilisée de manière régulière, c’est très souvent qu’il y a un trouble anxieux, et parfois même des syndromes dépressifs, voire post-traumatiques. » ajoute Muriel Grégoire. Plus les facteurs qui conduisent à la dépendance sont forts, plus la sortie de l’addiction est délicate. « Pour certains patients, cela passe par de longs parcours d’hospitalisation », relève la médecin. D’autant qu’il n’existe pas de traitement de substitution pour aider à sortir de la kétamine, à l’instar de la méthadone, par exemple, qui aide à pallier le manque d’héroïne. En savoir plus : www.franceinfo.fr.

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