Les mécanismes qui conduisent à l’addiction sont pernicieux, car les substances incriminées parviennent à détourner durablement des circuits neuronaux qui nous sont vitaux, à commencer par le fameux circuit de la récompense. Dès lors, reprendre le contrôle face à un trouble lié à l’usage d’opioïdes, par exemple, représente un défi immense. A Strasbourg, recherche et soin travaillent main dans la main, pour comprendre ce qui se joue dans le cerveau au moment du sevrage notamment, et mieux caractériser l’impact des facteurs sociaux et psychiatriques sur la gravité de l’addiction. Avec un objectif : éviter la rechute des personnes concernées pour vaincre ce qui relève bel et bien d’une maladie.
Depuis les années 1990, une dramatique « crise des opioïdes » s’enracine dans le paysage social et sanitaire des États-Unis. Les opioïdes sont des molécules connues pour leurs puissants effets analgésiques, c’est-à-dire anti-douleurs, mais également leurs effets secondaires graves lorsque leur consommation n’est pas rigoureusement encadrée. C’est ainsi que des centaines des millions de personnes à travers le monde souffrent d’une véritable addiction aux opioïdes (morphine, fentanyl ou oxycodone en tête) liée à des médicaments prescrits initialement légalement. Le système de santé ne parvient pas à endiguer les ravages initiés par le cynisme et la voracité des industries pharmaceutiques productrices de ces substances, qui ont longtemps caché leurs effets dévastateurs et inondé le marché à coup de publicité massive.
Si des garde-fous réglementaires en France et en Europe ont permis d’éviter l’importation de ce funeste scénario, ce phénomène reste à surveiller. Il faut dire que les mécanismes qui conduisent à l’addiction sont pernicieux et rendent difficile la sortie de ce cycle infernal. Le terme addiction désigne la consommation répétée d’un produit ou la pratique anormalement excessive d’un comportement, avec des conséquences délétères pour la personne affectée, notamment en termes de santé psychique et physique. En cela, il s’agit bel et bien d’une pathologie.
Pour le comprendre, il nous faut plonger dans les méandres du cerveau, dont ces substances psychotropes parviennent à détourner des mécanismes pourtant vitaux. A commencer par le fameux circuit de la récompense : lorsque l’on vit une expérience agréable ou que l’on s’adonne à une activité nécessaire à notre survie, notre cerveau l’encode positivement. Pour ce faire, il libère un
neurotransmetteur, la dopamine, qu’on présente souvent comme la molécule du plaisir, mais qui est surtout celle de la motivation ; celle-ci nous pousse à recommencer ce qui nous est bénéfique. Lorsque vous mangez ou que vous avez une interaction sociale plaisante, et bien votre cerveau relargue de la dopamine, créant une sensation de satisfaction ou de bien-être. Finalement, la dopamine rend plus désirables certaines activités.
Le « piratage » d’un circuit cérébral vital
Gare aux raccourcis : la dopamine n’est pas fautive, son caractère récompensant nous est absolument nécessaire. Par ailleurs, on peut s’adonner à une activité de manière plus importante ou plus fréquente que la moyenne, sans pour autant qu’il s’agisse d’une addiction ou que ça soit anormal. Toutefois, la prise de substances psychotropes prend en otage ces mécanismes cérébraux physiologiques. Elles suractivent artificiellement ce circuit de la récompense au point de susciter des sensations d’euphorie ou de bien-être décuplées.
Le risque survient lorsque, à force de répétition, ce circuit cérébral devient moins sensible à ce qui le stimulait habituellement, en raison d’une diminution du taux de dopamine libéré à chaque consommation. Pour que la substance consommée ou que l’activité réalisée apporte autant de plaisir qu’autrefois, il faut alors en augmenter la quantité. Et vous voyez ici venir la mise en place d’un cercle vicieux, d’une consommation au départ récréative ou occasionnelle qui devient plus fréquente et régulière, et peut mener à une perte de contrôle.
Cette trajectoire est associée à un état émotionnel de plus en plus négatif : le stress augmente et la motivation diminue. D’une certaine façon, le cerveau s’est reconfiguré et, ce, durablement. Autrement dit, si la substance était initialement prise pour se sentir bien, sa consommation est désormais nécessaire pour ne pas se sentir mal. On mesure dès lors l’immense difficulté des personnes souffrant d’un trouble lié à l’usage d’opioïdes de se libérer de cette emprise.
En Alsace, au Centre de Recherche en Biomédecine de Strasbourg (Inserm/Université de Strasbourg), l’équipe co-dirigée par Laurence Lalanne et Emmanuel Darcq est spécialisée dans l’étude et la compréhension des mécanismes des troubles addictifs aux opioïdes et à d’autres substances comme la cocaïne. La force de cette équipe, c’est de combiner la recherche fondamentale au laboratoire, pour mieux comprendre ce qui se passe d’un point de vue moléculaire et cellulaire, et une approche clinique à l’hôpital, pour être au plus près de la réalité des patients.
Emmanuel Darcq est chercheur Inserm et ses travaux s’inscrivent dans le sillon de ceux menés par Brigitte Kieffer, une des grandes spécialistes de la question auprès de qui il avait effectué sa thèse. La région du cerveau qu’Emmanuel connaît le mieux est, à n’en pas douter, l’habenula. Derrière ce joli nom se cache une minuscule zone de quelques millimètres de diamètre, tapie en profondeur au milieu du cerveau. L’habenula joue un rôle important dans le système de récompense et dans la régulation d’états émotionnels, notamment la peur ou la dépression.
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