Les addictions chez les femmes ? Un sujet longtemps tabou, encore trop invisible, qui touche pourtant des milliers de parcours de vie. Honte, culpabilité, peur du jugement social ou familial… Autant de freins puissants, réels, qui retardent le repérage, l’accès aux soins et aggravent trop souvent les conséquences.
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L’addiction chez les femmes, ça existe ! Favoriser leur accès au soin est véritablement un enjeu majeur de santé publique. » souligne avec conviction la
Dre Sarah Coscas, psychiatre addictologue, responsable de l’unité d’hospitalisation au département de psychiatrie-addictologie à l’hôpital Paul Brousse (Villejuif).
Dans ce focus, nous vous proposons au travers de son témoignage et de celui d’Emmanuelle Pichot-Charron, sage-femme au sein de l’Équipe de liaison et de soins en addictologie (E.L.S.A) à la maternité de l’hôpital Bicêtre – qui travaille en collaboration avec la Dre Sarah Coscas, psychiatre addictologue référente en périnatalité – de revenir sur cette réalité et sur quelques pistes d’actions, afin d’
optimiser l’accès aux soins et une prise en charge adaptée de ces femmes vulnérables et en grande souffrance.
Tabou, représentations persistantes et une réalité trop peu regardée
Durant les XVIIIᵉ-XIXᵉ siècles, la consommation féminine a été associée à une forme de « dépravation » ou encore de détresse extrême, cachées par la honte face à l’image idéale de la femme alors imposée par la société (pureté, maternité). Les années 1950 marquent un premier tournant d’émancipation, avec un usage du tabac en hausse chez les femmes alors que durant de nombreuses années, elles étaient considérées comme non-consommatrices. (En 2023, 20,9% des femmes sont des fumeuses quotidiennes
1). Il faudra attendre les années 2000 pour que les études en addictologie intègrent enfin le genre.
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On a pu commencer à étudier les addictions en termes de genre et comprendre que les femmes, avaient bien sûr toujours consommé, mais plutôt de façon cachée ». Pourquoi ? Car encore une fois les représentations sur les femmes et les addictions ont la peau dure souligne la Dre Coscas «
L’image de la femme renvoie une image propre, belle, de maternité, de féminité, bien éloignée des problématiques d’addictions, qui elles transmettent une image plus négative. De fait l’idée que si une femme consomme, elle ne peut être ni une bonne mère, ni même une femme respectable a longtemps perduré et reste encore une représentation aujourd’hui qui consolide un tabou et impacte l’accès aux soins des femmes souffrant d’addictions ».
Si les consommations féminines n’ont pas toujours été étudiées pour elles-mêmes comme le souligne la Dre Coscas : « Longtemps, les recherches et les politiques de santé ont surtout été construites à partir des parcours masculins », les besoins spécifiques des femmes restent encore insuffisamment pris en compte, en particulier dans le dépistage, l’orientation et la prise en charge.
Elle précise d’ailleurs avec force : «
De manière générale, il s’avère nécessaire de créer une spécialité “Santé des femmes”, et non seulement sous le prisme de la périnatalité. En effet, les femmes présentent des spécificités en matière de santé notamment face aux addictions et aux troubles psychiatriques ».
Une approche cruciale, en écho à des usages qui ne répondent pas toujours aux mêmes logiques que chez les hommes.
Des usages et des types de consommations spécifiques chez les femmes
Les femmes présentent en effet des spécificités en matière de santé notamment face aux addictions et aux troubles psychiatriques.
Chez certaines femmes, la consommation s’inscrit dans une stratégie d’auto-apaisement, comme un véritable « pansement psychique ». Chez d’autres, elle s’installe dans un contexte de précarité, de violences ou encore de souffrance psychique.
Les femmes ne consomment pas comme les hommes, leurs consommations sont souvent liées à un mal-être psychique (dépression, anxiété, traumatismes), leurs addictions jouent alors un rôle « auto-thérapeutique », particulièrement chez les adultes où la consommation devient un support psychologique et psychique par écho à des douleurs à vivre, morale, psychique, psychologique, même physique, et des traumatismes.
Chez les jeunes femmes, les usages festifs tendent aujourd’hui à se banaliser, avec pour conséquence un écart de genre qui s’efface. «
On constate que la nouvelle génération de jeunes filles tend à adopter des modes de consommation « plus festifs », qui rejoignent ceux des jeunes hommes et génèrent un écart de genre de moins en moins marqué, ainsi qu’une “normalisation” de la consommation » précise la Dre Coscas.
Des facteurs de risques et des vulnérabilités spécifiques aux femmes
On observe une consommation d’alcool “plutôt forts”, consommés en cachette pour un effet rapide. À cela s’ajoute une vulnérabilité physiologique à l’alcool accrue chez les femmes (métabolisme plus lent), qui entraîne des conséquences sur la santé telles que des cirrhoses précoces, des troubles cognitifs, des maladies cardiovasculaires ou des cancers du sein (8 000 cas par an lié à l’alcool).
Côté psychotropes (benzodiazépines) : 15,1% d’entre elles en consomment contre 8% des hommes
2, avec des prescriptions souvent prolongées.
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Notons aussi que des femmes qui ont des maladies chroniques, type endométriose, règles douloureuses, maladies de Crohn, ou ayant subi un accident qui a un peu mal tourné, se retrouvent à avoir des prescriptions d’antidouleurs type codéine, elles perdent le contrôle de ces prises, et se retrouvent avec une vraie dépendance aux opiacés » souligne la Dre Coscas.
La consommation de tabac : si elle tend à diminuer chez les jeunes femmes, un rebond est constaté chez les femmes âgées de plus de 50 ans, avec un risque accru de cancers pulmonaires.
« J’ai eu l’occasion de participer à la rédaction d’un livre signé de la Pre Marie-Pierre REVEL, radiologue à l’Hôpital Cochin, qui a travaillé sur le cancer du poumon et qui met en évidence ce rebond de cancer du poumon chez la femme, avec une grosse inquiétude liée à ce phénomène » précise la Dre Coscas.
Pour la consommation de cannabis, elle tend à se banaliser depuis les années 2000 chez les jeunes femmes.
Un accès aux soins freiné pour les femmes
L’un des obstacles majeurs reste
la peur d’être jugée. La crainte d’être perçue comme une “femme non respectable, une « mauvaise mère », la peur d’un signalement, ou simplement le sentiment de honte empêchent encore trop de femmes de parler de leurs consommations. Beaucoup tendent encore trop souvent à minimiser leurs réalités, à cacher ce qu’elles vivent vraiment ou taisent leurs usages, parfois pendant des années.
À cela s’ajoutent d’autres freins très concrets : le manque de temps, l’absence de garde d’enfants, la difficulté à identifier le bon interlocuteur pour les aider, les écouter, les accompagner, ou encore, comme évoqué, ces stéréotypes persistants autour de la consommation féminine. Dans certains cas, le corps médical lui-même ne repère pas assez tôt les signaux d’alerte, faute de formations spécifiques ou d’outils adaptés.
Pour la Dre Sarah Coscas, l’enjeu est clair : «
Il faut favoriser l’accès aux soins de ces femmes qui ont souvent peur, mais qui sont soulagées une fois prises en charge. Reconnaître que l’addiction chez les femmes existe bel et bien est déjà une première étape indispensable. »
La grossesse, un moment clé, l’opportunité d’un tournant bienveillant
La grossesse représente une opportunité de repérage et d’accès aux soins non pas parce qu’elle résoudrait à elle seule les difficultés addictives, ou de consommations à risque, mais parce qu’
elle ouvre une fenêtre de dialogue et de changement. La naissance d’un enfant est souvent un “boost de motivation” aux changements. C’est dans ce cadre qu’intervient
Emmanuelle Pichot-Charron, sage-femme au sein de l’Equipe de liaison et de soins en addictologie (E.L.S.A) de la maternité de l’hôpital Bicêtre, en collaboration étroite avec la Dre Sarah Coscas.
La grossesse peut en effet être un moment clé pour révéler des consommations cachées, minimisées, pour avoir envie d’arrêter, et d’être accompagnée dans cette démarche.
S’agissant du tabac, les résultats de l’Enquête Nationale Périnatale de 2021 soulignent ainsi une baisse significative du nombre de femmes fumeuses durant la grossesse : 27,1% étaient fumeuses avant la grossesse, versus 12,2% au 3ème trimestre.
À la maternité de l’hôpital Bicêtre (de niveau 3 et qui accompagne 3 500 accouchements/an), l’équipe E.L.S.A. est attentive
au repérage. Emmanuelle Pichot-Charron le précise : «
L’entrée dans un parcours de soins addictologiques peut s’avérer être une véritable chance pour la mère, l’enfant, et la famille. Il offre la possibilité d’une meilleure vie, avec un soin bienveillant et non-jugeant, tandis que les mères se sentent presque toujours coupables de leur(s) consommation(s) dont elles craignent les conséquences pour leur enfant. Accompagner, écouter sans brusquer, soutenir sans imposer : c’est là que notre soin prend tout son sens. Il est crucial en effet de proposer ce cadre sécurisant
tout en tenant compte de la temporalité de la grossesse. »
Le repérage commence par un auto-questionnaire anonyme délivré à l’accueil (sur tous les usages : tabac, alcool, cannabis, médicaments), si besoin suivi d’un entretien addictologique approfondi.
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Toutes les patientes reçoivent cet auto-questionnaire de repérage des vulnérabilités et consommations, qui facilitera l’échange avec l’obstétricien ou la sage-femme. Il n’est pas joint au dossier médical et pose des questions ouvertes sur les consommations (eau, sodas, café, thé, alcool, drogues, médicaments) avant la grossesse, la fréquence et la quantité » précise Emmanuelle Pichot-Charron.
Une prise en compte des peurs (stigmatisation, signalement à la protection de l’enfance en cas extrême…) avec empathie, écoute, sensibilité permet, selon la sage-femme, de
rendre le repérage plus précis et d’orienter vers une prise en charge spécifique et adaptée.
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Un travail étroit avec une équipe pluridisciplinaire est proposé : psychiatres addictologues, psychologues, pédopsychiatres, psychiatres, pédiatres et assistantes sociales. Accompagner sans juger, écouter sans brusquer, soutenir sans imposer : c’est là que le soin prend tout son sens » conclut Emmanuelle Pichot-Charron.
Vers des soins vraiment adaptés, recommandations
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Les addictions féminines restent encore mal repérées, souvent stigmatisées, leur prise en charge demeure insuffisamment adaptée » insiste la Dre Coscas.
La stigmatisation sociale plus forte vis-à-vis des femmes consommatrices, en particulier des mères, entraîne
un sous-diagnostic et un retard de prise en charge. Mieux comprendre c’est déjà agir, car les addictions féminines ne sont pas une simple variation des addictions masculines, elles sont, nous l’avons évoqué dans ce focus, influencées par de multiples facteurs à la fois biologiques, psychologiques, sociaux, culturels, environnementaux.
Violences, précarité (mais pas toujours), isolement, autant de réalités qui renforcent ces risques et rendent les parcours de soins et de prises en charge encore plus complexes. Mais une chose est sûre, les ignorer, c’est passer à côté de réelles solutions efficaces.
L’objectif prioritaire, souligné par la Dre Sarah Coscas et Emmanuelle Pichot-Charron, est aussi d’aller là où les femmes sont (maternités, structures de proximité), mais aussi de
mieux former les professionnels de santé au repérage systématique des addictions chez les femmes, un repérage qui doit être encore une fois empathique, sans stéréotypes.
Développer des lieux dédiés (groupes d’échange, structures mères-enfants), des suivis logiques intégrés, mieux encadrer les prescriptions (anticiper dès le départ les risques de dépendance notamment aux benzodiazépines…), lever les freins pratiques et organisationnels (gardes d’enfants) sont autant d’autres voies à développer pour f
avoriser l’accès aux soins adapté des femmes en situation d’addiction.
« Il est plus que jamais crucial de reconnaître que l’addiction chez les femmes existe bel et bien et d’agir en conséquence » conclut la Dre Sarh Coscas.
Chez
Addict’AIDE, nous portons cette conviction : une prévention inclusive, spécifique, sauve des vies. Ensemble, brisons les silences !
Sources :
1 Santé publique France – 2023
2 MILDECA – 2024
3 Gender differences in psychotropic use across Europe: Results from a large cross- sectional, population-based study, European Psychiatry, Volume 30, Issue 6, September 2015, Pages 778–788
En savoir plus :
-Guide «
Prévention du tabagisme au sevrage chez la femme » – Respadd – 2021
-Guide «
L’usage de substances psychoactives durant la grossesse » – Respadd – 2013