“Une brève histoire de l’ivresse“

Un ouvrage de Mark Forsyth aux éditions du Sonneur

Alcool
Addiction Alcool - “Une brève histoire de l’ivresse“

En considérant que l’alcool a pris toute sa place dans l’histoire des hommes et qu’il s’en est mêlé outrageusement, avec plus ou moins de bonheur, Mark Forsyth nous raconte des morceaux de la présence de l’ivresse dans ce qui compose une partie de l’histoire de l’humanité. L’ivresse, si elle a souvent été recherchée, et parfois valorisée, a aussi été brimée, officiellement ou officieusement. « (Ce livre évoque la cage que chaque société humaine construit pour retenir la bête sauvage de l’ébriété.) », nous précise en passant, et entre parenthèses, un auteur qui prend cette thématique au sérieux sans ni glorifier ni diaboliser le sujet de son exploration historique. Mark Forsyth précède son introduction par un avertissement au lecteur français en commençant par dire que « les Français sont de célèbres buveurs, mais pas de célèbres ivrognes », et que la soûlerie ne fait pas vraiment partie de leur culture et de leur quotidien comme c’est le cas pour les Anglais. L’auteur reprend des mots de Roland Barthes dans Mythologies, à savoir « qu’en France l’ivresse est conséquence et jamais finalité. » Possible que les temps aient changé depuis Barthes. Toujours est-il que cet avertissement de Mark Forsyth ressemble à une demande de pardon de ne pas avoir consacré un chapitre au vin français, pourtant tout aussi bu jusqu’à l’ivresse que la bière, le gin ou autre alcool, bref… La présence de la France dans les premiers mots de cette brève histoire de l’ivresse, suffit bien à marquer le coup. Quoi qu’il en soit, l’alcool, bu avec modération ou sans, a fait les beaux ou mauvais jours d’une humanité qui a su profiter de ses cuites pour différentes raisons, dans des circonstances diverses et variées, en privé ou en public, et avec n’importe qui ou bien au contraire.

Ce voyage intérieur en terre d’ivresse traverse les âges et nous envoie un peu partout sur le globe. Avant même de chercher à domestiquer, en quelque sorte, l’alcool, l’homme en a consommé sans se rendre compte que c’est bien sa molécule active, à savoir l’éthanol, qui était responsable de ses ivresses. Si l’usage d’alcool s’est fait à son origine suite à une fermentation accidentelle dont on ne connaissait pas encore les secrets, sa fabrication, dans les temps qui ont suivi, n’est sûrement pas le fruit du hasard. L’homme a pris plaisir à ingérer ces fruits pourris mais magiques qui lui faisaient tourner la tête et apaisaient ses contrariétés du quotidien. Ces effets lui ont donné l’envie de manger par plaisir et non plus seulement par nécessité. Notre mécanisme interne s’est alors adapté et a même produit une enzyme particulière qui métabolise l’alcool pour limiter la casse… Les premiers temps de notre histoire laissent penser que ce sont le vin et la bière qui ont été les premières boissons alcooliques domestiquées car issues de la fermentation d’un fruit ou d’une céréale… En Mésopotamie, quelques millénaires avant Jésus-Christ, c’est la bière qui fait l’objet de toutes les attentions, louée et même sacralisée dans les premiers écrits qui nous sont parvenus. Les Sumériens buvaient cette bière à la paille pour récupérer le liquide immergé sous une couche d’éléments plus ou moins solides qui ne méritaient pas le même engouement. On boit en communauté pour profiter des effets désinhibants de l’alcool et l’on se raconte des blagues, très courues chez les Sumériens à l’époque… Les Egyptiens ont suivi le mouvement. La boisson fut même une monnaie de paiement des ouvriers bâtisseurs de pyramides. Hommes et femmes à égalité, buvaient régulièrement à l’occasion de fêtes, régulières donc, et s’enivraient inévitablement jusqu’à en vomir pour témoigner d’une consommation qui faisait alors honneur à l’hôte. On se saoulait et on copulait dans des orgies qui n’étaient en rien subversives à l’époque et l’on se glorifiait même de ne pas toujours connaître l’identité du géniteur de l’enfant né d’une union imbibée à l’occasion de ces soirées chapeautées par des prêtres qui n’y trouvaient rien à redire et au contraire les encourageaient et les encadraient. Les dieux en faisaient leur affaire, et s’en léchaient même les babines… Les Grecs buvaient, eux, du vin, coupé avec de l’eau, et leur Dieu du  » pinard « , Dionysos, aimait tellement peu les abstinents qu’il était même prêt à les tuer. Le symposion était le lieu de pratique des ivresses à répétition en Grèce. Ces regroupements masculins privés et codifiés qui se tenaient à tour de rôle chez chacun des convives, étaient destinés, dans une ambiance solennelle mais cosy, à s’adonner à des beuveries “chic“, qui n’avaient de “chic“ que le décorum. Les femmes n’y étaient pas invitées à moins de faire commerce de leurs charmes. Ces symposions se terminaient par des excès de folie pour certains convives, et par un rapide endormissement pour d’autres… 

Basculons dans le premier millénaire de notre ère. Le vin y fait son trou, bien aidé par la religion catholique qui prends appui sur la bible, ancien et nouveau testament, et ses multiples références à cette boisson pour qu’on le transforme en sang du Christ. La Cène, ce repas convivial entre amis de Jésus, lance la communion entre chrétiens, communion qui ne peut plus se passer de vin… Les romains, avant que l’Empire balaye de nombreux principes et croyances, n’aimaient pas du tout l’ivresse qui était même condamnée lourdement car elle rappelait un peu trop les appétences grecques. L’Empire a soif de réjouissance, alors on s’inspire du symposion grec pour lancer le convivium, banquet romain organisé par un homme riche. Ce convivium acceptait les femmes dans une ambiance non pas conviviale mais excessivement mondaine où les flatteries et les compromissions prenaient une place égale au rang que l’on souhaitait tenir ou acquérir. Le vin était là pour mettre en avant son pourvoyeur et faire gloser les vrais ou faux connaisseurs sur des critères de qualité qui commencent à s’établir. Le snobisme du convivium prenait appui sur le vin pour marquer la différence entre les riches et les pauvres, mais n’empêchait pas l’ivresse collective… Le vin romain voyagea beaucoup, et les Germains l’adoptèrent, même si la bière avait leur préférence. Mais si les Barbares savaient comment fabriquer la bière, il n’en était pas de même pour le vin qu’ils préféraient importer ou s’approprier lors de tournées de pillages en règle. Les monastères accueillirent alors sous leur protection des réfugiés qui n’avaient rien contre le vin du cru bu sans modération mais sans que l’ivresse soit recherchée, bien au contraire. Cela n’empêchait en rien qu’elle soit parfois au rendez-vous. Toujours est-il que l’alcool, vin ou bière, était à l’époque une alternative à l’eau qui n’était malheureusement pas potable…

Petit détour par le Moyen-Orient où le Coran et ses multiples commandements vont régler le problème de la consommation d’alcool pour des musulmans dont la religion commande donc de ne pas en faire usage. Malgré tout, quelques contournements historiques, mettent en lumière que l’alcool n’a pas toujours été absent du monde musulman. Comme l’écrit Mark Forsyth, « L’ingéniosité humaine arrive toujours à s’orienter dans le labyrinthe de la religion lorsqu’elle est cravachée par la soif. » L’usage et l’ivresse sont alors relégués dans la marge, là où la modération n’a pas toujours sa place…

Les Vikings, eux, ont fait de la consommation d’alcool leur marque de fabrique. Ils buvaient sans retenue vin, bière et hydromel, cette boisson fermentée à base de miel, considérée comme très chic mais qui, comme le vin, était réservée aux plus riches, le gros de la population se contentant avec le plus grand bonheur de bière. Les femmes servaient, et les hommes buvaient. Et pour être sûr qu’ils boivent et que les femmes soient prêtes à les servir  » fissa « , ils inventèrent ces verres entonnoir qui ne peuvent pas se poser encore pleins sur la table à cause de leur forme conique. Boire sans limite était considéré comme une preuve de virilité, et tenir l’alcool comme une vertu dont on se vantait allègrement, parfois avec poésie. Les choses n’ont pas tant changé, si ?…  Au Moyen Age, en Angleterre, ce sont dans les tavernes ou les maisons à bière que l’on pouvait s’abreuver en alcool jusqu’à plus soif. Les tavernes servaient en vin ceux qui avaient les moyens d’en boire, et les maisons à bière les autres. Avant que ces maisons à bière ne voient le jour, on buvait à peu près n’importe où et sans qu’on ait besoin d’un lieu attitré pour cela. Au travail, à l’église, ou chez soi, on buvait. Mais on brassait aussi. Pendant que les hommes allaient au travail, les femmes fabriquaient une bière dont elles finirent par vendre le surplus car la boisson ne se conservait que deux à trois jours. L’usage de ce “pain liquide“ fut abandonné au travail et à l’église et les brasseuses finirent par ouvrir ces maisons à bière, où la boisson, désormais à base de houblon, faisait le bonheur des travailleurs après leur travail. Le pub était né…

Si un long chapitre de l’ouvrage est consacré au gin, c’est sûrement qu’il s’agit de l’une des premières boissons alcooliques obtenues grâce à un procédé révolutionnaire, la distillation. C’est aussi une boisson qui fut particulièrement populaire en l’Angleterre à la fin du 17ème siècle, et début du 18ème. Le gin ressemblait plutôt à une eau-de-vie puisqu’il pouvait contenir jusqu’à 80% d’alcool pur. Ce qui fit des dégâts. La consommation échappant à tout contrôle, les premiers élans de taxation virent le jour en 1729 avec l’adoption d’une loi qui taxait et régulait le marché du gin… Cela n’ira pas jusqu’à l’interdiction qui, elle, sera réservée à l’Australie qui accueillait tous les malfrats anglais mais avec l’interdiction de boire une seule goutte d’alcool et ce pour être sûr d’éviter toute forme de violence. Mais le projet ne tint pas face à l’hostilité des conditions de vie sur l’île qui invitait à les oublier sous effets de l’alcool, alcool que les matelots et fusiliers marins importèrent allègrement. Le rhum, lui, fit son entrée dans la colonie britannique à la fin du 18ème siècle, et malgré les efforts de certains gouverneurs de mettre la main dessus pour en reprendre le contrôle, une rébellion mit fin à toute velléité étatique de décider ce que la population pouvait boire ou non…

Outre-Atlantique, la conquête de l’Ouest bénéficia au whisky, boisson distillée qui prenait moins de place que la bière pour faire des kilomètres. Les saloons apparurent au profit des camps d’ouvrier qui s’installaient sur le long de voies de chemin de fer en construction. Mark Forsyth profite de ces moments d’histoire pour déconstruire tous les mythes autour de ce lieu et en faire une description détaillée qui revisite l’imagerie populaire. Une chose est vraie : on s’y saoulait après une dure journée de labeur. Le lieu était essentiellement occupé, ou envahi par des hommes. Les Dames dites respectables ne s’y rendaient pas. Ce qui laissait un peu de place à toutes ces femmes payées à entraîner les hommes à boire et plus si affinités…

La place qui est réservée dans cet ouvrage aux ivresses du 20ème siècle est mince et se concentre tout d’abord sur les usages en Russie suite à une révolution dont les causes du déclenchement ne sont peut-être pas si éloignées de la décision du Tsar d’interdire la vodka en 1914 puis sur la prohibition américaine des années 20. Expliquer les raisons de cette prohibition de l’alcool aux Etats-Unis, entre 1919 et 1933, du moins au niveau fédéral, permet de comprendre que la guerre n’était pas tant à l’origine contre le produit alcool mais contre les lieux de pratique de l’ivresse, à savoir les saloons, où les hommes s’anesthésiaient pour oublier la crise économique, mais rentraient à la maison dans un état qui ne facilitait pas la bonne entente conjugale. L’exemple américain n’est pas unique dans l’histoire, nous rappelle Mark Forsyth, puisque d’autres parenthèses prohibitionnistes ont été imposées dans d’autres pays, notamment en Islande, Norvège et Finlande. Dans tous les cas, c’est l’alcool qui l’a emporté, au détriment des autres psychotropes. L’ivresse alcoolique sera toujours moins stigmatisée que celle vécue sous d’autres molécules… 

Thibault de Vivies
(Cet article paraîtra dans le numéro 18 de la revue DOPAMINE – www.revuedopamine.fr)

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