Intoxication éthylique aigüe sans boire d’alcool

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Addiction Alcool - Intoxication éthylique aigüe sans boire d’alcool

Présenter une intoxication éthylique aiguë (IEA) sans boire d’alcool peut relever de deux mécanismes principaux : soit une production endogène d’éthanol, qui existent chez tout à chacun dans le tube digestif à un niveau infime et qui peut s’emballer dans de très rares cas de syndromes d’auto-brasserie ou d’auto-fermentation intestinale, soit une introduction d’alcool dans l’organisme par d’autres voies qu’une ingestion : essentiellement des voies transmuqueuses.

Les injections d’éthanol ne sont pas rapportées et les usages intraveineux en perfusion a but thérapeutique demeurent dans le cadre d’intoxication à l’éthylène-glycol (antigel), ou l’a été dans un passé lointain espéré définitivement révolu dans le traitement des sevrages alcooliques compliqués (delirium tremens), ce qu’aujourd’hui les benzodiazépines font bien mieux et à moindre risque.

Le passage transcutané d’alcool est minime chez l’adulte, même si des IEA accidentelles ont été rapportées chez des nouveau-nés dont on désinfectait la peau sur de larges surfaces avec des solutions antiseptiques alcoolisées (alcool iodé). Avec la diffusion des solutés hydroalcooliques parmi les mesures d’hygiène dans le cadre de la crise de la Covid-19, en milieu de santé comme dans le grand public, les données actuelles montrent que les pratiques de lavage des mains à l’alcool ne sont pas associées à des élévations significatives de l’alcoolémie (Afsset, 2010).

De nouvelles pratiques d’alcoolisation sans déglutir d’alcool émergent depuis 10 à 20 ans, d’allures modernes et innovantes, elles se diffusent parmi les adolescents et jeunes adultes. Par diverses voies non orales, essentiellement transmuqueuses (c’est-à-dire oculaires, vaginales, rectales ou bronchiques), elles donnent lieu à de nouvelles formes d’ivresses, dont la place se développe, ajoutant certains risques spécifiques à ceux d’alcoolisations aiguës avec des solutions à fort titre alcoolique.

Outre le caractère innovant et de permettre de ne pas être vu en train de boire de l’alcool, divers avantages leur sont associés, le plus souvent à tort :

  • ne pas avoir une haleine alcoolisée…
  • ne pas positiver les mesures d’alcool dans l’air expiré et ne pas positiver éthylotests (quand l’éthylométrie reflète directement la présence d’alcool dans le sang et non pas ce qui transite par la bouche).
  • réduire les apports caloriques de boissons qui comportent toutes des hydrates de carbone : sous-tendant la notion de slimming (ou minceur en anglais), espérant une forme d’alcoolisation associée au minimum d’apport calorique principalement chez des femmes, dans une association possible avec des troubles des conduites alimentaires (Stogner, 2014).

Il semble surtout que ces pratiques se diffusent, car elles permettent des expériences plus intenses, avec une inébriation plus rapide dans le registre des attentes du binge-drinking. Toutes ces voies alternatives d’alcoolisation, évitent les effets de premier passage hépatique, renforçant la biodisponibilité de l’éthanol et majorant son action et ses dommages potentiels.

 

 « Fumer » de l’alcool vaporisé 

S’enivrer en inhalant de l’alcool vaporisé est apparemment possible, même si la seule respiration de vapeurs d’alcool n’est pas enivrante, du fait d’une très modeste absorption respiratoire de l’éthanol (sous forme de vapeurs), n’engendrant pas de pic d’alcoolémie (Afsset, 2010). Contrairement à certaines croyances populaires, les malaises allant jusqu’à la mort autour de cuves en fermentation ou lors de soutirage de boissons alcooliques ne sont pas des IEA, mais sont reliés à des intoxications massives au dioxyde de carbone (CO²) dans des milieux confinés, appauvris en oxygène (O²) (Thibaudier, 2005).

Par contre, des modalités de vaporisation ou de nébulisation de gouttelettes d’alcool par différents dispositifs (nébuliseurs, sprays…) ont émergé avec le XXIème siècle, sous des législations variables à leurs égards comprenant des interdictions locales, que le commerce international par internet dépasse cependant… Il s’agit de consommer de l’alcool non-liquide… (alcohol without liquid : AWOL ; qui signifie plus classiquement être absent sans permission pour les anglo-saxons), en aérosols de gouttelettes inhalées pour une absorption transmuqueuse ORL et trachéobronchique. Les réflexes de toux en limitent la possibilité, mais la proposition a même été reprise par le designer Philippe Starck qui en proposa un modèle en 2012 (le Wahh).

Diverses croyances profanes y sont associées, là aussi essentiellement erronées, telles que le fait de ne pas être détectable à l’alcootest, ne pas apporter de calories par un effet décrit comme intense pour de très faibles quantités d’éthanol délivrées…

Alcoolisations vaginales ou rectales

Par d’autres orifices que la bouche, des alternatives à boire de l’alcool passent par des instillations rectales ou vaginales de solutions alcooliques avec divers dispositifs (seringues…) ou de tampons (périodiques) imbibés d’alcools forts, essentiellement de vodka, semble-t-il (Stogner et al., 2014). Dans des pratiques qui ont un temps ému une presse grand public, ces voies non oralement détectables (sans haleine alcoolique) se sont développées au risque d’irritations ou ulcérations muqueuses.

Eyeballing   

Autre voie d’absorption d’alcool transmuqueuse, qui semble en essor, la possibilité de se verser ou s’instiller de l’alcool dans l’œil, par différents dispositifs de compte-gouttes, gobelet, verres à shot ou plus directement goulot de bouteille apposé sur l’œil ouvert, apparait essentiellement avec de la vodka, semble-t-il, encore (Stogner, 2014).  L’absorption d’alcool se fait autour du globe oculaire, eyeball en anglais, ce qui en explique l’appellation.

Source de douleurs oculaires, d’irritation ou d’ulcération (et de cicatrices) cornéennes pouvant aller jusqu’à des pertes de vision, cette pratique assez emblématique d’une forme modernisante d’alcoolisation se développe depuis les années 2010. L’attendu est là aussi la recherche d’une ivresse rapide, dépassant le binge-drinking, pour aller vite et haut dans l’ivresse (Bersani, 2015).

Conclusion

Quel parcours depuis l’ivresse initiale de Noé découvrant le vin ou Dionysos faisant don de la vigne aux humains, pour des innovations qui déroutent et sont sources d’incompréhensions mutuelles, souvent intergénérationnelles, de rejet et de négligence de ces conduites à risque, au même titre que de plus classiques formes de binge-drinking.

Hormis quelques recensions de la littérature scientifique ou grand public, peu d’informations sont accessibles autour de ces pratiques par les différents réseaux de vigilance ou associations nationales en addictologie. En connaitre l’existence, sans en faire une généralité épidémique ni un sujet d’étonnement, permet de repérer ou rechercher ces atypies et les aborder dans les soins.

Par Pascal MENECIER, médecin addictologue, docteur en Psychologie
Centre Hospitalier de Mâcon & Université Lumière Lyon 2, laboratoire Diphe
pamenecier@ch-macon.fr

Références

Afsset. (2010). Avis relatif à l’évaluation des risques de l’éthanol en population professionnelle. https://www.anses.fr/fr/system/files/CHIM2007et0001Ra.pdf

Bersani, F.-S., Corazza, O., Albano, G., Bruschi, S., Minichino, A., Vicinanza, R., Bersani, G., Martinotti, G., & Schifano, S. (2015). The « Eyeballing » technique : An emerging and alerting trend of alcohol misuse. Eur Rev Med Pharmacol Sci,  19(12), 2311-2317.

Stogner, J. M., Eassey, J. M., Baldwin, J. M., & Miller, B. L. (2014). Innovative alcohol use : Assessing the prevalence of alcohol without liquid and other non-oral routes of alcohol administration. Drug and Alcohol Dependence, 142, 74‑78. https://doi.org/10.1016/j.drugalcdep.2014.05.026

Thibaudier, J.-M., Freulet, J.-M., Dupupet, J.-L., & Weirich, J.-L. (2005). Conséquence sur l’imprégnation alcoolique de l’exposition à l’éthanol durant les opérations de décuvage en cave de vinification. Archives des Maladies Professionnelles et de l’Environnement, 66, 548-552.

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