Le silence de l’« addict »

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Addiction Alcool - Le silence de l’« addict »

Le déni, pièce maîtresse de l’« édifice » alcoolique – et plus largement de celui dont témoigne la clinique de l’addiction – a contribué de manière substantielle à la réputation, pour le moins peu flatteuse, de ces patients. Connus pour se montrer peu enclins à l’élaboration et faire la part belle au silence, les patients alcooliques ne diraient « rien », que de n’avoir « rien à dire », dans toute l’ambiguïté du locuteur – soulignons-le dès à présent. Car si le déni relève d’un constat clinique – indéniable – à l’instar de la réticence certaine qu’ils manifestent à l’égard de la parole – lors des premières rencontres tout du moins –, de quel déni s’agit-il dans l’addiction ? L’interrogation se justifie de la singularité dont le déni fait montre dans cette clinique. En effet, pour aussi ordinaire que soit son usage, il a parallèlement la particularité de céder, et qui plus est, avec la même banalité. Intégralement sous l’égide de la défense, le déni (de l’)alcoolique semble tout entier servir la répression. Ayant la dimension conflictuelle en ligne de mire, le déni œuvre activement à l’instauration du silence, pour en museler l’expression. Non content d’empêcher l’émergence du conflit, c’est plus encore une absence radicale que le déni tente de feindre, sous forme de trompe-l’œil aux accents déficitaires.

Aussi loin que remontent les récits théorico-cliniques à propos de l’alcoolisme, il a toujours été question de la parole, dans ce mésusage, tout à fait caractéristique. I. Boulze procède à un constat similaire : « L’un des problèmes récurrents de l’alcoolisme dans la littérature est celui de la parole, sous-entendu que l’alcoolique n’en aurait pas. » (Boulze & Bruère Dawson, 2010, p. 200) C’est donc dans sa subversion, dans sa forme négative, que la parole du sujet alcoolique est le plus souvent retranscrite dans la littérature. Que le sujet parle ou ne parle pas, l’accent est avec insistance porté sur le « rien dire », à entendre dans sa double acception. J. Clavreul, l’un des premiers psychanalystes à s’intéresser à cette clinique, en fit mention dès 1956 dans son article « la parole de l’alcoolique » : « Les alcooliques, ça ne me dit rien » (Clavreul, 1956, p. 257).

Il s’agit en effet bientôt moins de ce que le sujet alcoolique dit ou de ce qu’il pourra dire que de ce qu’il ne dit pas. C’est à l’inversion de ce paradigme que travaillera cet article.

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