“Foucault en Californie“ - Un récit de Simeon Wade - Editions Zones

Autres drogues
Addiction Autres drogues - “Foucault en Californie“ - Un récit de Simeon Wade - Editions Zones

Il aura fallu une quarantaine d’années pour qu’un éditeur finisse par s’intéresser à un tel manuscrit. Même si le bruit courait que Michel Foucault, le célèbre philosophe, avait passé deux trois jours dans le désert pour expérimenter le LSD, personne ne voulait vraiment y croire. Comment imaginer que cet intellectuel se soit laissé entraîner à être sous influence d’une drogue qui bousculerait son bel esprit ? L’acide étant considéré depuis longtemps comme un produit réservé à une communauté oisive et peu encline à garder les pieds sur terre, on avait du mal à croire qu’un professeur au Collège de France ait accepté de vivre un trip psychédélique, trip qui a plutôt à voir avec les sens qu’avec l’esprit, même si l’un ne peut aller sans l’autre. Pas très sérieux mon bon Monsieur… Et pourtant ! Foucault a toujours souligné l’importance pour un chercheur de sortir de son bureau et des sentiers battus, ce qu’il ne manquera pas de faire… Il faudra donc attendre qu’une universitaire et écrivaine américaine, Heather Dundas, décide d’essayer de lever le doute pour que ce récit soit livré comme une révélation. En 2014, elle prend contact avec un certain Simeon Wade, celui par qui la désormais “légende“ du trip de Foucault, a été lancée, pour en savoir plus sur ce qu’il s’est réellement passé en mai 1975 dans la Vallée de la Mort. Elle va à la rencontre de Wade qui lui confie un manuscrit, celui du récit de cette aventure californienne, récit qui n’a pas encore trouvé d’éditeurs qui ne soit frileux ou septiques. L’écrivaine le lit avec intérêt, mais ce sont surtout la correspondance entretenue par Wade avec Foucault ainsi que les photos du périple dans le désert des Mojaves qui permettent à Heather Dundas d’être désormais sûre que l’escapade de Foucault a bien eu lieu et que le penseur l’a considérée comme « une grande expérience, l’une des plus importances de (s)a vie ». Malheureusement, le manuscrit de Simeon Wade ne paraîtra aux Etats-Unis qu’en 2019, deux ans après la mort de l’auteur, et ce grâce à l’apport de David, le frère de Simeon, mais aussi la persévérance de Heather Dundas. En France sa parution en 2021 est inédite… Mais alors que nous raconte Wade dans ce récit à la première personne ? 

Bien entendu, il n’est pas question dans ce récit d’en venir tout de suite au voyage psychédélique. Il faut le temps de préparer le terrain, de tout mettre en place pour que les conditions soient réunies. En mai 1975, Simeon Wade est maître de conférences à l’Ecole d’Etudes Supérieures de Claremont, à l’est de Los Angeles. Il est passionné de la pensée de Foucault et grand connaisseur. A l’inverse, l’intellectuel ne connaît pas du tout le jeune professeur d’une trentaine d’années. Ce dernier veut profiter de la venue de Foucault en Californie, à l’occasion d’une série de conférences qu’il doit tenir à Berkeley, pour l’inviter dans son département universitaire de Claremont, lui faire découvrir le coin et surtout le convier à vivre une expérience hors du commun en sa compagnie mais aussi celle de Michael Stoneman, son petit ami musicien avec qui il vit et qui lui a fait découvrir le LSD… Des courriers sont envoyés au philosophe, qui ne donne pas suite, avant que le culot de Michael Stoneman, qui alpagua Foucault à la sortie d’une conférence, fasse son oeuvre. L’écrivain prend trois jours entre deux conférences à Berkeley pour rendre visite à ces deux inconnus et se laisser porter par leur proposition pas si malhonnête. La formule de l’expérience envisagée par Wade est simple : « Prendre le plus grand intellectuel du monde (…) et administrer à cet intellectuel un élixir céleste, une pierre philosophale digestible capable de démultiplier à l’infini la puissance cérébrale. » Simeon Wade en serait l’alchimiste et documenterait l’expérience, ce qui fut donc fait… Les trois hommes s’entendent très bien, partagent des goûts communs et des discussions infinies sur leurs auteurs et artistes préférés. Ils boivent des cocktails de Téquila Sunrise et fument de l’herbe californienne même si Foucault est bien plus habitué à Paris au «merveilleux» haschich marocain qu’il lui arrive de fumer avec ses étudiants après les cours… L’ambiance chez Simeon et Michaël est conviviale, détendue, et amicale. Foucault se confie librement et loue les moeurs californiennes, bien plus ouvertes que les françaises, au moins concernant les pratiques sexuelles et les usages de drogues. Ce qu’il appelle vivre pour la drogue et sexe sans lendemain. Il fait allusion aux jeunes hommes qui se rendent régulièrement dans les saunas, et consomment stimulants et poppers. Ce que nous appellerions aujourd’hui du chemsex tout simplement… Foucault semble en confiance, alors pourquoi pas lui proposer la fameuse expérience dont il ne savait rien en débarquant ici. Qu’à cela ne tienne, Foucault accepte avec plaisir et est même impatient de la vivre. Le philosophe n’a jamais essayé le LSD, non pas que l’occasion ne se soit pas encore présentée, mais simplement parce que son copain s’y est toujours opposé. C’est donc l’occasion d’expérimenter…

C’est parti pour un périple dans le désert. La Vallée de la Mort, cette vallée désertique dans le désert des Mojaves à trois cents kilomètres environ de Los Angeles, est le lieu idéal pour s’essayer au trip psychédélique, du moins d’après Simeon et Michaël qui vivent leur séjour dans cette vallée comme une expérience mystique. Foucault n’en est pas encore là mais se laisse guider avec une pointe d’appréhension tout de même. Wade et Stoneman ne veulent en aucun cas brusquer le philosophe qui, s’il doit se jeter à l’eau, a la nécessité de se sentir dans les meilleures dispositions. Foucault accepte de prendre la dose appropriée, dose qu’il ingère, mais doit attendre vingt à trente minutes que le produit fasse effet. Il s’agit en attendant d’amplifier ces effets avec de l’alcool et de la marijuana… Les trois hommes poursuivent leur route dans la vallée, le temps que le produit commence à monter. Puis, on lance de la musique classique, on s’allonge, et on profite de ce qui vient dans un décor lunaire, et sous un ciel étoilé… Du trip de Michel Foucault, on ne se saura pas grand-chose. L’homme est peu bavard. Il s’essaiera tout de même à une comparaison, celle de faire l’amour avec un inconnu. « Le contact avec un corps inconnu procure une expérience de la Vérité analogue à celle que je suis en train de faire. » Quant aux impressions laissées par ses visions, Foucault explique qu’il est parvenu à une perception inédite de lui-même et qu’il comprend désormais sa sexualité. Simeon Wade sera, lui, un peu plus bavard. Il décrit plus en détail le contenu de son expérience, même s’il est bien difficile de traduire en mots des sensations toutes personnelles. L’expérience psychédélique appartient à chacun des usagers. C’est principalement un temps de vie en commun qu’ont partagé les trois hommes, au-delà du contenu du trip… 

La suite du séjour fut un enchaînement de rencontres : à l’université avec des étudiants ; dans une fête donnée en son honneur avec de nouveaux amis ; et dans une communauté avec des taoïstes. On apprendra de cette dernière partie de séjour, entre autres, que Foucault a tenté de retrouver son état mental de la vallée de la mort, mais sans hallucinogène, et donc sans succès, qu’il n’aimait pas la cocaïne car il la trouvait anti-aphrodisiaque, et qu’il pensait que « la marijuana, le haschich et les drogues du même genre devraient être dépénalisées… Je ferai valoir l’absurdité qui consiste à emprisonner les gamins pris avec 2 grammes de marijuana et à promouvoir socialement la consommation d’alcool. »

Le récit se termine par la retranscription d’un entretien de Heather Dundas avec Simeon Wade, ce qui nous permet d’en savoir un peu plus sur les motivations de l’expérience et sur ses modalités, notamment le choix du lieu et la musique diffusée pour accompagner le trip… Difficile de savoir à quel point l’expérience qu’a vécue Michel Foucault a eu ou non une influence sur l’état d’esprit et le contenu de ses textes à venir. Simeon Wade, en spécialiste de Foucault, le pensait, mais tout le monde ne s’accorde pas sur l’influence possible de cette aventure psychédélique sur l’homme et sa pensée… Toujours est-il que Foucault avait à coeur de revenir chez Simeon et Michael en Californie, mais dans des conditions qui permettraient de transformer le “principe de plaisir“ en un “principe de réalité“, explique Heather Dundas dans sa préface…

Thibault de Vivies
(Cet article sera publié dans le numéro 18 de la revue DOPAMINE – www.revuedopamine.fr)

En savoir plus

À lire aussi