“Le business des stupéfiants“

Une série documentaire télévisée d'Amaryllis Fox diffusée sur Netflix

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Addiction Autres drogues - “Le business des stupéfiants“

Les six épisodes que compte cette série documentaire sont autant d’occasions d’accompagner l’ex-agent de la CIA, Amaryllis Fox, sur les routes du business des stupéfiants, de la côte ouest américaine à l’Asie du sud-est en passant par l’Amérique latine et la côte est africaine. Les nouvelles voies empruntées par les trafiquants sont souvent le résultat des politiques de contrôle et de surveillance en différents points du globe. Politiques qui obligent les acteurs du trafic international à s’adapter, ce qu’ils savent très bien faire en changeant d’itinéraire. Coupez une route d’acheminement des stupéfiants, et les têtes pensantes du narco-business trouveront la parade… Au jeu du chat et de la souris, c’est toujours la souris qui gagne quand il s’agit de se faufiler dans des passages improbables… C’est sûrement l’une des raisons pour laquelle cet ex-agent, devenu enquêtrice sans frontière, émet de sérieux doutes sur l’intérêt de poursuivre une politique prohibitionniste clairement inefficace. Dans ses pérégrinations à travers le monde, elle est animée, comme au temps où elle luttait contre le terrorisme sur le terrain, par cette envie de comprendre les enjeux économiques des belligérants qui font que ce business dure et prospère encore…

Les six enquêtes proposent de se concentrer chacune sur un produit différent : cocaïne, drogues de synthèse, héroïne, méthamphétamine, cannabis et enfin opioïdes. Elles entrent localement dans le détail de la fabrication, de l’acheminement, et des affaires qui se font dans un secteur qui sait comment s’y prendre pour répondre à une demande qui ne connaît pas vraiment de crise. Cependant, tous les maillons de la chaîne ne s’enrichissent pas au même niveau. Les excès d’un capitalisme forcené ont su se frayer un passage dans un business où les rapports de force systémiques ne font, malgré tout, pas que des heureux… 

Amaryllis commence par s’aventurer sur le terrain de la poudre blanche floconneuse dont le marché est toujours aussi florissant malgré les politiques d’éradication des cultures mises en place au Pérou, en Bolivie puis en Colombie par les gouvernements locaux successifs, appuyés financièrement et gracieusement par les Etats-Unis. A force de couper les têtes du trafic en Colombie et au Mexique, le marché s’est désormais complexifié avec une prolifération des gangs et autres cartels, ce qui crée une concurrence bien plus mortifère qu’à l’époque où le trafic était contenu dans les mains de dirigeants plus facilement identifiables. Il a été aussi question d’encourager les cultivateurs de coca, pourtant les moins bien lotis dans la chaîne du business, à trouver des cultures de substitution… En vain. La culture du cocaïer reste la plus rentable, même si c’est la plus risquée. Quand il s’agit simplement de nourrir sa famille, les décisions prises par les cultivateurs répondent à une logique économique qui n’a bien entendu que faire des conventions internationales. Pour les passeurs et les trafiquants de rue en Colombie, au Mexique, aux Etats-Unis ou ailleurs, la logique reste la même… 

Le deuxième volet de la série documentaire s’éloigne de l’Amérique Latine pour se rendre à Lafayette en Californie où sont nées, en quelque sorte, dans les années 60, les drogues de synthèse modernes, et ce sous l’inspiration et l’impulsion d’un chimiste pas si fou, Alexander Shulgin, qui légat à sa mort deux ouvrages de référence, Pihkal et Tihkal. Ces ouvrages inspirèrent des chimistes en herbe qui prirent le relais d’expérimentations de produits d’abord réservés au secteur thérapeutique, mais qui proliférèrent ensuite dans le secteur récréatif, avant d’être finalement prohibés. Ces expérimentations psychoactives refont surface depuis une à deux décennies après avoir longtemps été cachées… L’autre versant du potentiel thérapeutique de certaines de ces drogues de synthèse comme les psychédéliques, sont les risques et dangers non négligeables associés aux cathinones ou cannabinoïdes de synthèse fortement dosés…  

Pour le troisième volet de la série, direction l’Afrique de l’est, et plus précisément Nairobi puis Mombasa, au Kenya, où Amaryllis Fox n’aurait jamais imaginé, après sa jeunesse en afrique, qu’on y vendrait un jour de l’héroïne. Le pays fait partie de ces nouveaux points de transit d’un produit fabriqué principalement en Afghanistan, et qui s’est découvert une nouvelle route pour atteindre l’Europe, route différente de celle dites des Balkans, bien trop surveillée désormais… Malheureusement, que ce soit pour l’héroïne en Afrique de l’Est ou pour la cocaïne en Afrique de l’ouest, les produits ne font pas que transiter, et les usages problématiques augmentent dans une population alors fragilisée par le manque d’infrastructure d’accompagnement et de soin…

Il est des pays qui ne sont pas nouvellement connus comme zones de transit, comme le Kenya, mais plutôt comme zones de production, mais pas pour les produits traditionnels auxquels ils ont été souvent associés. La Birmanie, longtemps considérée comme faisant partie du triangle d’or pour sa fabrication d’opium, est désormais connue pour sa fabrication de Méthamphétamine.

Le quatrième volet de cette série nous y emmène… Une économie appauvrie par un régime militaire dictatorial a permis une production locale de masse de ce qui est appelé yaba, à savoir la meth locale, un comprimé couleur bonbon très facile à distribuer, car petit, bon marché et ingérable. Le produit peut aussi se fumer pour un effet plus rapide… Si les trafiquants Birmans se sont lancés dans la fabrication de ces comprimés de yaba, et fournissent toute l’Asie du sud-est et le continent indonésien, la culture du pavot à opium reste présente car traditionnelle. Elle est toutefois considérée désormais comme bien moins rentable et moins discrète que la fabrication de la méthamphétamine dans des laboratoires pharmaceutiques clandestins. Les cultivateurs de pavot sont même, de plus en plus souvent, payés en yaba…

Les deux derniers volets nous ramènent aux Etats-Unis, plus gros consommateurs au monde d’à peu près tous les stupéfiants, et sûrement aussi le pays qui dépense le plus en matériel et en personnel pour lutter contre les trafics… Mais même quand le commerce d’un produit devient légal, la régulation ne va pas de soi… Le cinquième volet de la série est consacré au business désormais légal du cannabis à usage récréatif sur l’ensemble du territoire national, et notamment dans l’État de Californie. Ce produit constitue un énorme marché, mais il n’a pas encore réussi à se débarrasser de sa part de clandestinité pour la simple et bonne raison que les formalités d’obtention des licences sont complexes, et que les investissements nécessaires au démarrage d’une affaire sont décourageants. Il faut ajouter à cela qu’au niveau fédéral la prohibition est toujours effective, ce qui fragilise le secteur. Seuls ceux qui ont les épaules solides, peuvent alors s’aventurer sur ce marché, ce qui ne laisse malheureusement que peu de place aux petits producteurs, qui continuent, eux, à poursuivre leurs activités sans permis, c’est-à-dire sur le marché illégal…

Le dernier épisode de la série nous raconte, lui, comment une firme pharmaceutique ayant pignon sur rue, à savoir la fameuse Purdue Pharma de la non moins fameuse famille Sackler, a réussi à générer, grâce à une communication crapuleuse, une épidémie d’overdose d’opioïdes sans précédent, et une montée en flèche de la consommation d’héroïne sur le territoire national, sans épargner aucune communauté… Quand l’appât du gain mène la danse, les dégâts sont toujours accrus, et ce quel que soit le psychotrope et son niveau de prohibition…

Thibault de Vivies (Cet article est publié dans le numéro 16 de la revue DOPAMINE)

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