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Addictions avec et sans substance, troubles mentaux, quelles co-occurrences ?

Malgré les connaissances bien établies sur la forte prévalence de comorbidités addictives et des pathologies duelles, peu d’études se sont intéressées à la part de variance des troubles mentaux expliquée par une ou plusieurs comorbidités addictives à une substance ou à un comportement.

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Image par Tumisu de Pixabay

Il existe également peu de données sur des groupes de comorbidités entre ces trois catégories de troubles, ni sur les mécanismes les rendant co-occurents.

Cette étude cherche à décrire ces groupes de co-occurrence entre addiction comportementale, addiction à une ou plusieurs substances et autre trouble mental, auprès d’une cohorte de 5516 jeunes hommes suisses en population générale. Les auteurs voulaient également explorer l’existence d’une association entre la sévérité des troubles mentaux et la présence d’un trouble addictif co-occurrent. Pour cette étude, les auteurs ont choisi de s’intéresser à 10 troubles addictifs et 4 troubles mentaux. En ce qui concerne les addictions comportementales, les auteurs ont dépisté l’addiction à Internet avec le Compulsive Internet Use Scale (CIUS), l’addiction aux jeux vidéo avec la Game Addiction Scale, l’addiction au smartphone avec la Smartphone Addiction Scale, l’addiction au cybersexe avec la Online sexual compulsivity subscale from the Internet Sex Screening Test, l’addiction aux jeux d’argent avec les critères du DSM-5 et l’addition au travail avec la Bergen Work Addiction Scale.

En ce qui concerne les addictions à une substance les auteurs ont dépisté le trouble de l’usage de l’alcool, du cannabis, du tabac et l’usage d’autres drogues illicites, respectivement avec les questionnaires suivants :  critères du DSM-5, Revised Cannabis Use Disorder Identification Test, Fagerström Test for Nicotine Dependence, et une question oui/non pour 13 substances illicites. Les troubles mentaux dépistés étaient l’épisode dépressif majeur, le TDAH, la phobie sociale et la personnalité borderline, respectivement avec le Major Depression Inventory, la Clinically Useful Social Anxiety Disorder Outcome Scale, l’Adult ADHD Self-Report Scale et le McLean Screening Instrument for Borderline Personality Disorder.

Les participants avaient 25 ans en moyenne. Une addiction comportementale a été retrouvée chez 47,1% d’entre eux, et une addiction à une substance chez 21%. Les troubles mentaux retrouvés les plus fréquemment étaient un épisode dépressif majeur (17%), un TDAH et la phobie sociale (8% chacun). Les addictions comportementales les plus retrouvées étaient aussi celles les moins consensuellement reconnues : l’addiction au smartphone, et l’addiction au travail (8% chacune), pour lesquelles il a été plusieurs fois décrit une sensibilité excessive des échelles de dépistage. La co-occurrence des troubles addictifs était élevée puisque 21% des sujets avaient au moins 2 troubles addictifs parmi les 10 explorés. La corrélation entre la sévérité des troubles addictifs était élevée.

Le fait d’avoir une addiction – et surtout d’avoir plus d’une addiction – a été associé à une sévérité considérablement plus élevée des troubles mentaux. Dans l’ensemble, les dix dépendances expliquaient entre 19,41 % (IC 95 % = 15,14, 23,73 ; pour la phobie sociale) et 27,39 % (20,12, 34,66 ; pour l’épisode dépressif majeur) de la variance de la sévérité des autres troubles mentaux explorés. La variance expliquée était davantage attribuable aux addictions comportementales qu’aux addiction à une substance, surtout dans le cas de la phobie sociale, où 94,5 % (18,35 % sur 19,41 %) de la variance totale expliquée par les addictions était attribuable aux addictions comportementales. Les contributions individuelles de chaque addiction les plus élevées à la sévérité des troubles mentaux, étaient l’addiction au travail pour les épisodes dépressifs majeurs et la personnalité borderline, et l’addiction à l’Internet pour le TDAH et la phobie sociale. L’addiction la plus associée indépendamment des autres, à la phobie sociale était l’addiction à internet.

La figure suivante illustre le pourcentage de variance expliqué par chaque trouble addictif pour les différents troubles mentaux.

Les auteurs soulignent que, s’agissant d’une étude transversale, il ne s’agit pas d’explorer un lien causal entre les troubles, et rien ne permet ici de l’affirmer du fait du design de l’étude. Plusieurs explications à ces co-occurrences sont soulevées par les auteurs.

Premièrement, la présence d’addictions, surtout multiples, peut être une cause directe de trouble mental. Deuxièmement, les troubles mentaux peuvent entraîner une vulnérabilité à de multiples addictions. Troisièmement, une substance ou un comportement peut être utilisé pour faire face aux symptômes des trouble mentaux, dans une tentative auto-thérapeutique. Enfin, les troubles mentaux et les addictions peuvent être principalement le résultat d’autres facteurs de risque (par exemple stress socioéconomique, difficultés familiales, personnalité, psychopathologie, etc.). Une autre explication, non soulevée par les auteurs, serait que certains de ces troubles addictifs comportementaux, notamment les moins consensuellement reconnus  (smartphone, travail), ne soient pas de véritables entités nosographiques mais des phénotypes particuliers de ces mêmes troubles mentaux, chez des sujets pour qui la  dérégulation d’un usage serait la manifestation du trouble mental en lui-même, expliquant ainsi que les sévérités de ces manifestations (comportement-trouble mental) soient si fortement associées.

Par Amandine Luquiens

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Marmet, S., J. Studer, M. Wicki, N. Bertholet, Y. Khazaal and G. Gmel (2019). « Unique versus shared associations between self-reported behavioral addictions and substance use disorders and mental health problems: A commonality analysis in a large sample of young Swiss men. » J Behav Addict 8(4): 664-677.

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