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ALCOOL / Les troubles d’usage chez les immigrés et descendants d’immigrés français. Une étude publiée dans ACER, avec le soutien du Fond Actions-Addictions.

Aux Etats-Unis, pays d’immigration s’il en est, et où le concept de communautés occupe une place très importante dans le vivre-ensemble, l’état de santé des communautés immigrées et de leurs descendants fait l’objet de très nombreuses études. Au début des années 2000, une immense étude de cohorte appelée la National Epidemiological Survey on Alcohol and Related Conditions (NESARC), avait évalué l’état de santé addictologique et psychiatrique d’environ 40 000 sujets américains. Plusieurs études avaient porté sur les immigrés, et avaient notamment montré un phénomène appelé « the Immigrant Paradox » ou encore « the Immigrant Healthy Effect ».

Ce « paradoxe des immigrés » est que les migrants arrivant aux Etats-Unis ont un état de santé parfois bien meilleur dans certaines dimensions (p.ex., l’état nutritionnel et cardiovasculaire, la dépression, et ici en l’occurrence, les troubles d’usage de substances), alors qu’ils ont plus de facteurs de vulnérabilité théorique (stress lié à la migration, niveau socioéconomique faible, niveau d’études souvent plus bas, barrière de la langue, etc…). En 2012, une étude princeps basée sur les données de la NESARC avait ainsi retrouvé le « paradoxe » pour les troubles d’usage de substances. Les migrants arrivant aux Etats-Unis ont statistiquement moins de troubles d’usage de substances que les américains « de souche », et le taux de prévalence tend à rejoindre celui de la population générale au fil des générations successives post-migration.

Une telle investigation n’avait jamais été menée en France. Pourtant, entre 1999 et 2003, le Centre Collaborateur de l’OMS d’Hellemes, près de Lille, avait mené, sous la coordination du Dr Jean-Luc Roelandt, une très grande enquête de santé mentale en population générale sur toute la France, y compris l’outre-mer. Les données de cette enquête, baptisée Santé Mentale en Population Générale (SMPG), permettaient d’explorer les taux de prévalence de troubles d’usage d’alcool en population générale, notamment en fonction des générations d’immigrés, et ce jusqu’à la 3e génération post-migration, ce qui est très rare dans les études épidémiologiques. Le nombre de participants était comparable à celui de la NESARC (un peu moins de 40,000), ce qui est était remarquablement haut pour une étude française. Cette analyse a été menée par Benjamin Rolland et Ali Amad, tous deux psychiatres au CHRU de Lille, en collaboration avec le CC-OMS d’Hellemes (Jean-Luc Roelandt, Imane Benradia, et Hélène Font) ainsi qu’avec le concours des psychiatres Pierre-Alexis Geoffroy (Hôpital Fernand Widal, Paris) et Baptiste Pignon (CHU de Créteil).

Les résultats sont particulièrement intéressants. Ils montrent tout d’abord que le taux de prévalence « brut » (non-ajusté) des troubles d’usage d’alcool et supérieur chez les immigrés de première génération (4,7%) et la population native (3,8%). Par ailleurs, ce taux de prévalence est de 5,7% chez les immigrés de 2e génération, et de 6,6% au sein de la 3e génération. Après ajustement par l’âge, le sexe, et différents facteurs sociodémographiques, les différences entre 1ère génération d’immigrés et population native disparaissent. Par contre, la 2e génération (odds ratio [OR] = 1.18 [1.01 to 1.39]) et plus encore la 3e génération (OR = 1.38; [1.17 to 1.63]) étaient surexposés au risque de troubles d’usage d’alcool. Cela suggère que la vulnérabilité à ces troubles empire au fil des générations.

L’article est épidémiologique et n’apporte donc pas d’explications claires à ces résultats. Toutefois, on sait que le « Immigrant Paradox » est rarement retrouvé en Europe. Cela tiendrait au type d’immigration qui n’est pas le même qu’aux USA ou au Canada, et peut-être aussi à la manière dont les immigrés et leurs descendants sont assimilés ou mal assimilés selon les pays. Le niveau socio-économique peut être un facteur explicatif, mais il était utilisé comme paramètre d’ajustement dans l’étude, de même que le statut actif et le niveau d’études. Dans un pays, la France, où les recherches épidémiologiques sur les addictions restent pauvres en comparaison d’autres pays européens comme l’Allemagne ou le Royaume-Unis par exemple, cette étude illustre la nécessité de mieux connaître les populations et sous-populations de sujets souffrant d’addictions, pour mieux cibler les politiques de santé sur les besoins réels du pays.

 

Ce texte a été rédigé par Guillaume Sescousse, chercheur en neurosciences cognitives à  l’université Radboud. 

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