« The puzzle of addiction » (Hanna Pickard) : pour une approche philosophique de l’addiction

Toutes les addictions / 25 octobre 2018

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Hanna Pickard est clinicienne de formation et philosophe. Elle a écrit de nombreux articles à propos des maladies mentales, et notamment de l’addiction. Son propos est à la fois légitime et risqué puisqu’il s’agit de réintroduire au sein de la compréhension des maladies mentales une rôle à jouer pour l’intentionnalité et l’agentivité des personnes. Elle s’oppose en ce sens à une conception qu’elle appelle « orthodoxe », à savoir celle qui fait de l’addiction une maladie cérébrale caractérisée par la compulsion et la rechute. Bien que cette conception ne soit pas très populaire dans le champ clinique et scientifique, notamment en France et en Suisse, celle-ci a cependant largement été diffusée et jouit d’une certaine reconnaissance auprès du grand public. Un des buts de cet article est de comprendre pourquoi cette conception de l’addiction comme maladie cérébrale, soutenue en grande partie par le National Drug Abuse depuis le milieu des années 1990, est considérée comme une théorie de référence alors qu’elle est en même temps largement critiquée quant à sa radicalité (les personnes addictes auraient un cerveau différent des personnes « typiques » ; la condition addictive serait irréversible etc.).

 

Pour H. Pickard, si cette théorie est si influente, c’est parce qu’elle a le mérite de résoudre cette énigme (puzzle) que constitue l’addiction : selon le bon sens et la théorie économique classique, les gens ne font que ce qui va dans leur meilleur intérêt ; il est donc difficile de comprendre pourquoi des personnes effectueraient volontairement et intentionnellement une action qui entraînerait des conséquences négatives (sur les plans familial, professionnel etc.), comme c’est le cas dans l’addiction. En d’autres termes, la conception de l’addiction comme maladie cérébrale permet de résoudre le paradoxe d’une conduite autodestructrice : celle-ci n’est pas libre, mais contrainte par la compulsion à rechercher la substance et à la consommer et les personnes addictes ne font donc pas de mauvais choix – ou de choix autodestructeurs –, elles ne font pas de choix du tout. C’est cette idée que H. Pickard s’évertue à remettre en cause : pour elle, les personnes addictes font preuve d’agentivité dans leurs conduites addictives, mais elles sont limitées dans leur choix par les contraintes auxquelles elles doivent faire face : l’addiction apparaît, le plus souvent, comme la seule stratégie possible par rapport à certaines conditions de vie difficiles. Dans cette perspective, H. Pickard effectue un travail important à propos du concept de « compulsion » : tandis que la version orthodoxe ou standard y voit une force irrésistible, qui conduirait les personnes à agir de manière quasi nécessaire, voire automatique, H. Pickard préfère plutôt parler de « difficulté à résister » plutôt que d’ « impossibilité à résister ». Bien loin de nier la présence d’un craving dans l’addiction, H. Pickard l’analyse davantage en termes de réponse au soulagement d’une détresse psychologique, à la manière dont on pourrait envisager la compulsion comme une réponse aux idées persistantes et obsessionnelles dans les TOC.

En remettant ainsi en cause la théorie orthodoxe de l’addiction, et la définition de la compulsion qu’elle véhicule, il s’agit dès lors pour H. Pickard de reprendre cette « énigme » que pose l’addiction : plutôt que de chercher à la résoudre coûte que coûte, il faut pour H. Pickard chercher à comprendre pourquoi les personnes s’engagent dans des conduites qui sont les moins avantageuses pour elles. En réalité, il n’y a « énigme » que lorsque l’on considère les choses d’un point de vue objectif, sans prendre en compte la réalité de ce que vivent les personnes. Pour H. Pickard, il n’y a en réalité ni « énigme » ni comportement irrationnel chez les personnes addictes. Celles-ci, au contraire, procèdent bien à des calculs de type coût-bénéfice : simplement, face à certaines difficultés de l’existence, la consommation de drogue apparaît comme la solution la plus bénéfique (au moins à court terme). C’est donc à une réflexion sur les raisons et les conditions de vie des personnes que les cliniciens et les chercheurs doivent se livrer, sans nier pour autant les dommages cérébraux résultant de l’usage de drogue. Seulement, ce ne sont pas ces altérations dans le cerveau qui provoquent l’addiction ; celle-ci n’est pas une maladie cérébrale mais, dans une certaine mesure, un choix intentionnel parmi différentes stratégies et situations qui, elles, ne sont pas choisies. C’est dans cette perspective que le travail de H. Pickard vise à réinstaurer de l’agentivité dans la compréhension des conduites addictives, dans le but d’instaurer, comme l’indique le titre d’un de ses articles précédents, « une responsabilité sans blâme »[1].

 

 

Par Mélanie TROUESSIN, Docteure en Philosophie, ENS Lyon.

[1] PICKARD Hanna, « Responsibility without blame: empathy and the effective treatment of personality

disorder », Philosophy, psychiatry, & psychology, vol. 18, no 3, 2011, p. 209-223.

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