Usage de substances chez les étudiants et dopage intellectuel après Covid : mieux connaitre le monde d’avant pour mieux appréhender le monde à venir

Autres drogues

Dans le monde d’avant, l’entrée dans les études supérieures était considérée comme un changement de vie radical ouvrant à plus de liberté, de libre-arbitre et de sociabilité. La crise COVID a fortement bouleversé cette promesse de vie étudiante : loisirs, vie sociale et sexuelle, mais également parcours académiques ont lourdement été impactés par les confinements et les mesures de distanciation. Dans le monde COVID où le contrôle absolu met à mal le lâcher-prise (sport, sorties, voyages…), s’interroger sur l’évolution de la place des substances devient incontournable. Un retour en arrière à travers les résultats de l’enquête COSYS[1] sur l’usage de substances psychoactives (SPA) en 2017-2018 est nécessaire pour mieux appréhender cette problématique.

L’enquête COSYS ou le monde d’avant

Soumis à des exigences académiques croissantes, les étudiants doivent faire preuve d’une grande capacité d’adaptation (milieu hautement compétitif). Ils peuvent dans ce cadre être amenés à consommer des SPA pour tenir le rythme ou se démarquer. Appelées « Smart drugs », « nootropiques » ou « cognitive enhancers », les substances utilisées dans le cadre du dopage intellectuel[2] sont multiples. De même, l’usage de substances pour gérer le stress ou améliorer la qualité du sommeil dans un but de performance correspond à une conduite dopante3 de plus en plus décrite chez les étudiants et appelée « indirect cognitive enhancers ». Pour rappel, l’usage de SPA représente un des premiers facteurs de morbidité chez les jeunes avec un risque de dépendance. L’enquête COSYS est la première étude qui s’intéresse spécifiquement à la population étudiante.

C’est une enquête nationale observationnelle qui a pour objectif d’évaluer les prévalences d’usage actuel4 de SPA (médicamenteuses et non médicamenteuses) chez les étudiants et de mesurer l’ampleur du phénomène de neuro-enhancement (NE) comprenant à la fois le dopage intellectuel et la conduite dopante.

Sur deux années consécutives 2017/2018, un questionnaire en ligne anonyme a été envoyé directement sur la boîte mail des étudiants, tout cursus confondu, via tout établissement supérieur. Au total, COSYS a enregistré 78 167 répondants, principalement dans les universités (> 60%), majoritairement des femmes (63,4%), avec un âge moyen de 21,4 ans.

Usage de drogues versus médicaments psychoactifs (MP)

Concernant les prévalences, l’usage actuel de drogues est largement supérieur chez les hommes (28,1% versus 17,6%) et concerne majoritairement le cannabis (8,5% versus 4,3%). L’enquête montre des usages spécifiques chez les étudiants par rapport aux jeunes 18-25 ans (Baromètre santé 2014/2017) : MDMA, protoxyde d’azote et poppers sont particulièrement plébiscités. A l’inverse, alcool, cocaïne/crack sont moins consommés.

Par ailleurs, COSYS a révélé l’importance de l’usage des MP (hors alcool/tabac : N°1 chez la femme (22,5%) et N°2 chez l’homme (15,1%) après le cannabis). Il s’agit majoritairement des opiacés (15%), suivis par les benzodiazépines et apparentés (3,5%). L’usage non médical (UNM) des MP est souligné par une obtention directe via l’armoire à pharmacie familiale : 30% des étudiants s’y procurent des MP en tout genre (vente libre ou sous prescription). Près d’un étudiant sur six s’y procure directement des MP uniquement disponibles sur ordonnance (plus d’1/4 pour le bromazépam).

De même, près de 9,5% des étudiants qui déclarent un usage de MP le font à des doses supérieures à celles recommandées (codéinés, dextrométhorphane et benzodiazépines et apparentés). Cela concerne près d’1/4 pour les antitussifs, possiblement en purple drank.

Par ailleurs, plus 1/3 consommant du méthylphénidate, l’obtient hors prescription médicale (armoire à pharmacie familiale mais aussi internet, don, deal…)

 

Dopage intellectuel versus conduite dopante

COSYS a également permis de prendre conscience du poids de la conduite dopante, majeur par rapport au dopage intellectuel.

Près de 4% des étudiants consomment des SPA spécifiquement pendant la période des examens et des révisions (stimulants et anxiolytiques/hypnotiques). Cependant, la gestion du stress par des SPA est déclarée par 18,6% des étudiants et 14,1% pour la gestion du sommeil (cannabis particulièrement).

A contrario, une très faible prévalence des médicaments psychostimulants (0,57% des hommes) est retrouvée dans COSYS. Le point préoccupant reste leur UNM (67%) et leur banalisation : 17% pensent que les médecins doivent prescrire des MP pour augmenter leurs capacités. Cependant un usage à but de performance à la fois académique, sociale et sexuelle est mis en évidence chez près de 4% des étudiants en vue d’améliorer leur concentration/éveil (médicaments psychostimulants et drogues).

 

Empreintes motivationnelles, indicateur de la représentation des substances 

Parmi les usagers de cannabis, 79,8% le consomment pour faire la fête, 66,4% pour gérer le stress et 42% pour dormir.

On note une porosité entre drogues et médicaments : des drogues pour « se sentir mieux » et des médicaments pour « se défoncer ». A titre d’exemple, l’empreinte motivationnelle des médicaments stimulants est transposable à celle des drogues (expérimentation, création, fête).

Facteurs protecteurs et facteurs aggravants

Il est évident que la surmédiatisation de l’épiphénomène du dopage intellectuel renforce le mythe et participe à sa normalisation. Les médias devraient d’avantage s’attarder sur les conduites dopantes plus prépondérantes.

D’autres facteurs protecteurs ont été identifiés notamment le sport ou le job en parallèle. Ces facteurs, mis à mal par la crise sanitaire, pourraient avoir des répercussions sur les usages.

Enfin il faut souligner l’impact du genre sur le bien-être et le stress. Les femmes se déclarent plus stressées avec plus de pression scolaire, un bien-être plus bas et ont plus de mal à gérer leur temps.

Etude Sex Drugs & COVID ou le monde du pendant

La crise COVID a profondément bouleversé notre modèle sociétal et de nouveaux facteurs protecteurs et aggravants ont certainement vu le jour. Le CEIP-A de Paris souhaite mettre en lumière les adaptations positives et créatives des jeunes. Soutenu par la MILDECA, ce centre lance l’enquête « Sex Drugs & COVID », un questionnaire en ligne pour les 18-30 ans.

Loisirs, vie sociale et sexuelle, parcours académiques ou professionnels… mais également usages de substances sont tous interrogés à travers un format ludique (curseurs d’évolution à bouger, GIF amusants à découvrir). Pensée en miroir, ce questionnaire permet aux jeunes de questionner leur changement d’habitude. A l’issu d’une auto-évaluation, des messages de prévention et de réduction des risques personnalisés leur sont fournis. N’hésitez pas à partager le QR code de l’enquête ou le lien ci-dessous, sur les réseaux sociaux avec le #sexdrugs&covid pour faire entendre la voix des jeunes.

https://questionnaire.aphp.fr/index.php/921454?lang=fr

 

Anne Batisse et Leila Chaouachi

  • Lien publication :
  • Pour en savoir plus : la plaquette Essentiel COSYS

https://www.calameo.com/read/005774401eee1c646b620

 

[1] COgnitive Enhancement and Consumption of Psychoactive Substances Among Youth Students – Référence du clinical trial (NCT02954679)

2Le « dopage intellectuel » : utilisation de substances psychoactives (SPA) chez des individus dans le but d’améliorer leurs fonctions cognitives telles que la vigilance, l’attention, la concentration ou la mémoire.

3La «conduite dopante» : un comportement de consommation de produits pour affronter un obstacle réel ou ressenti par l’usager aux fins de performance.

4Usage de SPA dans les 12 derniers mois

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