“Association de malfaiteurs“ - Une lecture du roman de Marin Ledun "Leur âme au diable“

Addiction  - “Association  de malfaiteurs“ - Une lecture du roman de Marin Ledun  "Leur âme au diable“

Au moment de célébrer pour les uns, fustiger pour les autres, l’anniversaire des quarante ans de la loi Evin de janvier 1991, ce roman tombe à pic. Mais si, quand on parle de roman on parle aussi de fiction, il y a ici de quoi plonger dans la réalité du monde des cigarettiers, tant les personnages fictionnels se fondent dans un univers et des figures qui n’ont rien d’irréels. Les manoeuvres des fabricants de cigarettes pour contourner les législations en vigueur et tenter de continuer à vendre toujours plus de cigarettes, sont légion. La saga de Big Tobacco est celle de la construction d’une fiction totale, année après année, nous dit l’auteur. Et cette fiction repose sur une tromperie de taille, à savoir faire croire à l’humanité tout entière que le tabac est le bouc émissaire de politiques hygiénistes malvenues, et que la toxicité est surévaluée. On y va à grand renfort de campagne d’un marketing efficace et d’études scientifiques orientées, le tout accompagné d’un lobbying qui flirte bien trop souvent avec la corruption… L’idée de l’auteur de ce polar est de proposer une contre-fiction à celle construite par les cigarettiers, à savoir partir de personnages de fiction pour révéler la véritable histoire, cachée, des principaux acteurs de cette mascarade et des méthodes employées pour tromper son monde. Derrière chaque cigarette consumée, il n’y a pas que le glamour qui reste inscrit dans l’imaginaire collectif depuis belle lurette, et qui a du mal à s’effacer, il y a aussi les décès des usagers et ceux en lien avec les batailles du marché illégal, cette contrebande qui sait prospérer sur la hausse de la taxation d’état…

On ne déboulonne pas aussi facilement un géant aux pieds d’acier surtout si son socle repose sur une demande toujours aussi importante, une absence totale de mauvaise conscience, et des soutiens de taille… Et si le marché s’essouffle dans certains pays en raison des politiques toujours plus contraignantes, alors on fait preuve d’imagination et de roublardise, ou on va voir ailleurs s’il n’y a pas moyen de faire son beurre…

Une vingtaine d’années se sont écoulées entre le premier et le dernier chapitre de l’histoire qui nous est proposée ici, mais une ellipse de dix ans sépare deux grandes parties, la première se déroulant entre le 28 juillet 1986 et le 9 novembre 1989, et la seconde entre le 21 mai 2000 et le 02 février 2007. Le vote de la loi Evin tombe dans cet espace-temps où la donne va considérablement changer pour les cigarettiers qui devront faire avec et sauront tirer leur épingle du jeu, n’en doutons pas. L’histoire de la cigarette est celle d’un produit qui a su se rendre attractif, désirable et même indispensable malgré tout le mal qu’on a pu dire de lui. Cette prouesse, Big Tobacco en est sûrement responsable, puisqu’elle a su jouer avec des valeurs comme la liberté, l’indépendance, le plaisir, ou l’élégance, chères à tout être humain. Il faut savoir souffrir pour être beau et libre, diront certains. Et si la cigarette tue un fumeur régulier sur deux, alors réfugions-nous derrière un bel écran de fumée pour ne pas le voir…

Thibault de Vivies

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