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“Bad Lieutenant“ Un film de Abel Ferrara

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Addiction Autres drogues - “Bad Lieutenant“ Un film de Abel Ferrara

La reprise en salle du film d’Abel Ferrara, Bad Lieutenant, nous donne l’occasion de revenir sur cette oeuvre cinématographique qui va chercher du côté obscur de la force policière incarnée ici par un flic déboussolé, usager à ses heures perdues pour faire passer le mauvais goût dans la bouche… Ce Bad Lieutenant ira chercher au fond de la noirceur de son âme pour mettre en action tous les possibles d’un flic ripoux, et ce sans qu’aucune limite ne soit posée. Et il n’épargnera personne… Ses abus de pouvoir, financièrement ou sexuellement intéressés, sont son lot quotidien mais se manifestent parfois bien honteusement… C’est sur la sordide affaire du viol d’une religieuse dans une église que se concentrera toute l’énergie qui reste à notre Bad Lieutenant et qui le tiendra éveillé tout du long. Il n’obtiendra rien de la victime qui pardonne à ses agresseurs par charité chrétienne malgré les arguments d’un policier désespéré qui tente de la culpabiliser. Si au moins cette bonne soeur avait la possibilité, par la même occasion, de pardonner à un Bad Lieutenant en quête de rédemption…

Ici les consommations d’alcool, ingéré, de cocaïne, sniffée, de crack, fumé et d’héroïne, inhalée et injectée, complètent certes un tableau noir déjà bien rempli. Mais attention aux raccourcis. N’allons pas imaginer à la va-vite que c’est la consommation de drogues, légales ou pas, du lieutenant qui est à l’origine de ses comportements et compromissions. On sait bien que beaucoup de films vont chercher de ce côté-ci des usages ou du trafic pour l’associer au soufre dégagé par certains personnages ou certains comportements. Attention aux représentations surfaites qui collent une image nécessairement sulfureuse ou diabolique à tout usage… Ici, ce sont surtout les contextes de consommation qui sont sordides. Il y a par exemple cette pipe à crack allumée vite fait dans la cage d’escalier sombre d’un immeuble de quartier déshérité après que le Bad Lieutenant ait livré à un dealer un gros pochon de cocaïne en poudre saisie lors d’une affaire, et qu’il est censé revendre pour son compte. Il y a aussi ce sniff de cocaïne au volant de sa voiture tout en conduisant et après avoir déposé ses enfants à l’école. Il y a encore cette chasse au dragon et cette injection dans un coin de cuisine à la lumière blafarde avec une femme au visage tout aussi blafard qui accompagne le policier dans ses trips chimiques… On saisit assez vite qu’il s’agit pour ce Bad Lieutenant de simplement s’anesthésier ou alors se réveiller et se booster. L’entre-deux est rarement de la partie…

Si les usages de psychotropes font partie du quotidien de notre flic à l’humeur mal pendue, et qu’ils ne semblent pas connaître la modération, le noeud des addictions, et les problèmes qui y sont associés, semblent surtout se situer dans la pratique à répétition de paris sportifs qui couleront le policier. Ces paris sont devenus ses seules préoccupations de la journée. Les états d’âme d’un homme souvent en rogne, pendant les quatre ou cinq jours où on le voit évoluer dans les rues d’un New York des années 90, dépendent des résultats de matchs de baseball. Le parieur invétéré se mettra en danger face à un bookmaker qui ne rigole plus et qui lui fera payer physiquement l’addition… Le bad cop est acculé tous les jours un peu plus et soulage son désespoir ou sa mauvaise conscience dans ses usages d’alcool et stupéfiants et dans une agressivité exacerbée… 

Bad Lieutenant est l’histoire d’un homme en colère, fatigué, asphyxié même, qui n’arrivera pas à endormir totalement sa conscience, ce qui le rendra fou. Et si les usages accompagnent son parcours de quelques jours, même si l’on sait bien qu’ils ne datent pas d’hier, c’est peut-être pour mieux rendre supportable ses remords, tout en les exacerbant. La consommation comme mode de soulagement d’une mauvaise conscience qui pèse un âne mort… Ce sont les conséquences d’une pratique en continu de paris sportifs qui mèneront notre antihéros à sa perte, et tout l’environnement n’est finalement qu’une toile de fond visiblement bien encombrante… Le Bad lieutenant passera cette heure et demie de vie à l’écran à éructer, pousser des râles, gémir, tituber, sangloter ou même se masturber, sans réussir finalement à exprimer verbalement son désarroi…  

Thibault de Vivies 

(Cet article est la version raccourcie d’un article paru dans la revue DOPAMINE.)

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