Les narcos français brisent l’omerta - Un document de Frédéric Ploquin - Editions Albin Michel / Trafics d’état Enquête sur les dérives de la lutte antidrogue - Un document de Emmanuel Fansten - Editions Robert Laffont

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Addiction Autres drogues - Les narcos français brisent l’omerta -  Un document de Frédéric Ploquin  - Editions Albin Michel / Trafics d’état  Enquête sur les dérives de la lutte antidrogue -  Un document de Emmanuel Fansten  - Editions Robert Laffont

Le blanc et rouge sur fond noir sont une constante quand il s’agit de laisser penser qu’on a affaire à des révélations d’ampleur, sous forme d’enquête journalistique ayant trait au trafic de drogues. Et si force publique et trafiquants sont de mèche, alors, on fera coup double. Non seulement, on dévoilera les dessous du narcotrafic, mais en complément, on se fera lanceur d’alerte. Le narco-journalisme est un business aussi florissant que le narcotrafic, et témoignages et enquêtes fleurissent régulièrement pour tenter d’y voir plus clair dans les méandres d’un système qui fait la part belle aux magouilles et compromissions sur fond de polar réaliste…

Frédéric Ploquin et Emmanuel Fansten, des spécialistes du genre, et pas des moindres, nous proposent ici des documents qui donnent la parole aux acteurs du narcotrafic, avec le recul journalistique nécessaire et une vérification des faits indispensable, n’en doutons pas. On en apprend alors un peu plus sur les arcanes et le fonctionnement du trafic, sur les liens potentiels, officiels ou officieux, entre forces de police et indicateurs ou infiltrés, et sur la circulation de la masse d’argent générée par ce marché international clandestin qui fait les beaux jours d’un nombre bien plus étendu d’acteurs qu’on ne l‘imagine

« La drogue irrigue l’économie souterraine à coups de milliards d’euros, blanchis dans l’immobilier, les commerces de proximité ou les sociétés de location de voitures de luxe, pourquoi pas dans l’enseigne de restauration rapide ou le salon de massage qui vient d’ouvrir en bas de chez vous. Elle vampirise une grande partie de l’énergie de nos services de police et de renseignement, au détriment de leur investissement pour notre sécurité » Extrait p. 9 de Les narcos français brisent l’omerta

Pour commencer, intéressons-nous à ce que propose Frédéric Ploquin dans son ouvrage, une somme de témoignages qui présentent et décortiquent un certain nombre d’affaires, et nous expliquent comment les liquidités issues du trafic se fondent, ni vu ni connu, dans l’économie légale. Depuis quelques années, suivre “l’argent de la drogue“ permet aux enquêteurs de remonter la chaîne de commandement et mettre la main sur les vrais bandits de grand chemin. Le blanchiment, à savoir transformer l’argent dit “sale“ en argent dit “propre“, reste un enjeu de taille pour les narcotrafiquants inévitablement confrontés à une accumulation de billets qu’il faut pouvoir transformer en ligne de compte bancaire sans alerter les autorités. Et la tâche n’est pas toujours aussi simple. Cela ne veut pas dire qu’elle est compliquée, mais plutôt qu’elle est complexe car elle nécessite l’intervention d’un nombre important d’intermédiaires de confiance, parfois dans le viseur de la police…

Alors, bien entendu, la tentative du bandeau rouge, en couverture de l’ouvrage, de nous laisser penser que l’argent sale est partout, ne fait que rajouter de l’huile sur le feu d’un sensationnalisme de bon aloi. Mais après tout, si les âmes sensibles sont de sortie dans les librairies, pourquoi pas les attirer avec des formules qui feront toujours recette, celles qui évoquent une invasion et prolifération du “mal“… Et quand les policiers sont invités eux aussi à s’exprimer sur les dessous de ces affaires et sur les moyens mis en œuvre pour tracer les produits et l’argent de leur vente en révélant des circuits de blanchiment, la sémantique guerrière refait surface inévitablement…

Mais s’intéresser à ces circuits, c’est surtout mettre le doigt sur les failles d’un système étatique et bancaire qui laissera toujours suffisamment de place pour que l’argent circule de manière opaque, et alimente une économie légale qui compte peut-être finalement un peu dessus, tout en la fragilisant… 

« Une histoire qui soulevait toujours les mêmes questions : jusqu’où la police peut-elle aller pour faire tomber des trafiquants ? Quel rôle les informateurs sont-ils autorisés à jouer ? Est-ce que la fin justifie les moyens ? Officiellement, tout est encadré par des chartes déontologiques. Mais, dans les faits, chaque service a ses propres pratiques. »
Extrait p. 23 de Trafic d’état de Emmanuel Fansten.

Dans Trafics d’état, sous-titré : « Enquête sur les dérives de la lutte antidrogue » Emmanuel Fansten, journaliste à Libération, nous propose une enquête au coeur des méthodes troublantes de la lutte antidrogue. Cette enquête a été menée suite aux entretiens qu’il réalisa auprès d’Hubert Avoine, ancien informateur de l’OCRIS (Office Central pour la Répression du Trafic Illicite des Stupéfiants), office devenu OFAST (Office Antistupéfiant) opérationnel le 01 janvier 2020… Les révélations de ce super-indic sont à la hauteur des chamboulements qui suivront au sein de l’institution, et surtout à sa tête…

Une affaire, tout particulièrement, sera l’objet de toutes les attentions, celle de la saisie record de cannabis qui eut lieu Boulevard Exelmans à Paris en octobre 2015. Le propriétaire de la marchandise saisie, Sofiane Hambli, n’était autre que l’indicateur chouchou de François Thierry, le directeur en chef de l’OCRIS à ce moment-là. L’enquête qui suivra révélera que les rapports officieux entre les deux hommes dépassaient sensiblement le cadre institutionnel, et que les facilités accordées au passage des marchandises pour le besoin du traçage des produits, étaient un peu trop larges. L’importation de résine de cannabis, en provenance du Maroc, via l’Espagne, aurait été encouragée au sommet de la lutte contre le trafic pour, d’un côté permettre des saisies records et s’en glorifier, et d’un autre laisser filer des quantités tout aussi importantes dans le cadre de ce que l’on appelle des « livraisons surveillées » …

Dans cette histoire du chat et de la souris, des accords ont visiblement été trouvés pour que chacun y trouve son compte, même à la Direction centrale de la police judiciaire… Les questions qui se posent alors sont celles proposées par Fansten dans l’extrait présenté plus haut, mais soulevons-en une dernière, de celles régulièrement mise en avant par les opposants à une prohibition pure et dure : et si la fin de cette prohibition était la meilleure façon de mettre à mal le narco-business ?

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