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Lutte anti-tabac : une fondation qui va trop loin ?

Cet éditorial du Lancet fait suite à la création récente (13/09/217) de la « fondation pour un monde sans tabac » (« Fundation for a Smoke-Free World ») par le géant du tabac Philip Morris, et dont l’objectif affiché est de « éliminer le tabagisme dans le monde » (eliminate cigarette smoking worldwide »). Pour cela, un financement d’un milliard de dollars pendant 12 ans a été alloué par l’entreprise Philip Morris à cette fondation. Pour rappel, cette initiative a été condamnée par de nombreuses sociétés savantes médicales, des personnes du monde de la santé publique et du monde juridique.

Après avoir rappelé que le tabac était responsable de plus de 7 millions de décès par an dans le monde, avec des projections d’un milliard de décès au cours du siècle, le comité éditorial du Lancet publie ici plusieurs articles en lien avec cette thématique :

  • Un article du Pr Derek Yach, qui était directeur à l’OMS (cofondateur de la convention cadre de l’Organisation Mondiale de la Santé pour la lutte anti-tabac = Framework Convention on Tobacco Control ) et qui est désormais responsable de cette « Fondation pour un monde sans tabac ». Il met en avant l’intérêt de cette fondation en tant qu’instrument de réduction des risques et des dommages. On peut noter que Derek Yach avait déjà souligné par le passé son souhait d’une transition plus rapide entre la cigarette et les cigarettes électroniques.
  • Un article de Martin McKnee et ses collègues, qui avance plusieurs critiques vis-à-vis de ce projet : (1) si l’entreprise Philip Morris était véritablement sincère vis-à-vis de l’objectif affiché d’un monde sans tabac, alors ils devraient aussi arrêter de s’opposer aux mesures ayant fait la preuve de leur efficacité pour réduite la consommation de tabac (i.e., publicité, augmentation du prix du tabac, information sur les risques associés, …) ; (2) l’approche de réduction des risques serait une mauvaise approche de santé publique en ce qui concerne le tabac, car elle serait un frein à l’arrêt définitif du tabac, notamment chez les plus jeunes ; (3) il est nécessaire d’avoir plus d’arguments scientifiques quant aux bénéfices de la e-cigarette, notamment à long terme.
  • Un article du Pr David Wood, qui en tant que président de la World Heart Federation, condamne la création de cette fondation, en évoquant le fait qu’il s’agit là d’une tentative de renverser les politiques de santé publique sur la question du tabac. Cet article rappelle que le tabac est la 1ère cause de mortalité cardiovasculaire prématurée, qui est responsable de 25-30% des décès liés à un motif cardiovasculaire dans certains pays, et que la meilleure manière de lutter contre le tabac serait de mettre en place une politique de santé publique à partir d’une agence indépendante (via la Framework Convention on Tobacco Control de l’Organisation Mondiale de la Santé), et non via un industriel qui serait moins partial.

Le Lancet rappelle aussi que ce n’est pas ici la première fois que le Pr Yach se trouve au cœur d’une controverse : après avoir combattu l’obésité au cours de son travail à l’OMS, ce dernier avait rejoint l’industriel de l’agroalimentaire PespiCo. Il avait alors milité pour une réduction des taux de sucre, de sel et de graisse dans les produits alimentaires de cette entreprise, l’incitant à développer des produits plus sains pour la santé.

Bien que le Lancet rappelle que l’on ne puisse pas encore bien juger de l’efficacité éventuelle de cette fondation, le comité éditorial du Lancet reste assez pessimiste quant à la capacité de cette « Fondation pour un monde sans tabac » à atteindre l’objectif affiché. Il suggère que la création de cette fondation pourrait bien être la plus grosse bêtise jamais réalisée dans la lutte anti-tabac, car la stratégie de cette fondation est avant tout d’être un frein vis-à-vis de tous les efforts faits jusqu’à présent pour contrôler l’usage du tabac.

Par Paul Brunault

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