Anticoagulants, antihypertenseurs, diurétiques, anxiolytiques, antidépresseurs, antidiabétiques, anticancéreux… tous ces médicaments apparemment sans grand rapport les uns avec les autres ont pourtant un point commun : ils sont sensibles aux interactions avec l’alcool. Consommer une boisson alcoolisée alors que l’on est sous traitement entraîne potentiellement des effets variés, dont certains peuvent être graves.
Vous sortez de la pharmacie avec dans votre sac un traitement contre la douleur, l’anxiété, l’hypertension ou le diabète. Votre pharmacien vous a très certainement expliqué la dose de médicament à prendre, et sur quelle durée. Il s’est peut-être attardé sur les effets secondaires potentiels. Il est possible qu’il vous ait aussi demandé si vous fumiez. Mais souvent, une question reste absente de ce type d’échange : vous arrive-t-il de consommer de l’alcool ?
L’association entre consommation d’alcool et médicaments est pourtant l’une des situations les plus fréquentes du quotidien. Elle concerne des millions de personnes, souvent sans qu’elles en aient conscience. Or, l’alcool peut modifier l’efficacité d’un traitement, en augmenter la toxicité ou amplifier certains effets indésirables, parfois avec des médicaments très courants.
Derrière cette réalité se cachent des mécanismes biologiques complexes, mais dont les conséquences sont très concrètes : chute, malaise, saignement, hypoglycémie, surdosage, inefficacité du traitement, ou aggravation silencieuse d’une maladie chronique.
Et contrairement à une idée reçue, il ne s’agit pas seulement d’un problème lié aux somnifères ou aux « gros buveurs ».
Une problématique fréquente
L’association entre alcool et médicaments potentiellement susceptibles d’interagir avec cette substance est loin d’être marginale. Aux États-Unis, l’analyse de l’enquête nationale NHANES (1999–2010) a estimé que 42,8 % des adultes utilisaient au moins un médicament susceptible d’une telle interaction, une proportion qui dépasse 75 % après 65 ans. En Suisse, environ une personne de 55 ans ou plus sur cinq déclarait consommer souvent ou presque toujours de l’alcool en même temps que ses médicaments.
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Chez les sujets les plus âgés qui prennent plusieurs sortes de médicaments, le risque devient encore plus marqué : certaines études rapportent que la grande majorité des patients sont exposés à au moins une interaction potentielle. Autrement dit, il ne s’agit pas d’une situation rare ou exceptionnelle, mais d’une réalité fréquente du quotidien, particulièrement chez les personnes âgées.
Alcool et médicaments : une relation qui n’est pas neutre
Lorsque l’on prend un médicament, celui-ci ne fait pas qu’« agir » dans notre organisme. Il est absorbé, distribué dans notre corps, transformé par le foie, puis éliminé. Toutes ces étapes constituent la pharmacocinétique du médicament. Et l’alcool peut interférer avec chacune d’elles.
Le foie joue ici un rôle central. En effet, c’est lui qui métabolise non seulement l’alcool, mais aussi une grande partie des médicaments. Or, lorsque deux substances empruntent les mêmes voies biologiques, elles peuvent se gêner mutuellement. Deux situations doivent être distinguées, la consommation ponctuelle et la consommation régulière, car leurs effets sur les traitements ne sont pas les mêmes.
Consommation ponctuelle : quand le médicament s’accumule
Lors d’une prise aiguë d’alcool, un apéritif, un dîner arrosé, une soirée, l’organisme mobilise en priorité ses systèmes de dégradation de l’éthanol, notamment au niveau hépatique. Pour cela, le foie utilise diverses enzymes. Or, certains médicaments sont métabolisés par ces mêmes enzymes. Résultat : ceux-ci sont éliminés plus lentement. Leur concentration dans le sang augmente, ce qui augmente le risque d’effets indésirables ou de toxicité.
Ce phénomène peut être particulièrement problématique avec les médicaments dits « à marge thérapeutique étroite », c’est-à-dire ceux pour lesquels un faible écart de dose ou de concentration peut suffire à provoquer un effet excessif ou dangereux.
Autrement dit, un verre peut parfois faire « trop agir » un médicament.
Consommation régulière : quand le traitement devient moins efficace, ou plus toxique
À l’inverse, une consommation chronique d’alcool modifie durablement le fonctionnement du foie. Celui-ci augmente la production de certaines enzymes de biotransformation (notamment le cytochrome P450 2E1 ou CYP2E1). Ce phénomène est appelé « induction enzymatique ». Conséquence : certains médicaments sont dégradés plus rapidement qu’attendu. Ils restent moins longtemps à des concentrations efficaces, ce qui peut réduire leur effet thérapeutique.
Par ailleurs, cette adaptation a un revers. Elle favorise aussi la formation de métabolites réactifs, parfois toxiques. L’exemple le plus connu est celui du paracétamol. Après avoir été absorbé, une partie de ce médicament est transformée en un composé toxique pour le foie, la N-acétyl-p-benzoquinone imine (NAPQI). Normalement, ce métabolite est neutralisé par un composé appelé glutathion.
Cependant, chez les consommateurs chroniques d’alcool, la production de NAPQI peut augmenter, car le foie fabrique de plus grandes quantités de l’enzyme CYP2E1, qui transforme le paracétamol en métabolite toxique. Dans le même temps, les réserves de glutathion diminuent : elles sont davantage consommées pour neutraliser ce toxique, et souvent moins bien reconstituées en raison de l’alcool, de la dénutrition ou d’une maladie du foie. Cela majore le risque de lésions hépatiques, parfois même lorsque les médicaments sont pris à des doses usuelles.
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