Prendre en charge des patients complexes dépendants du crack et schizophrènes désaffiliés : on peut y arriver !

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Addiction Autres drogues - Prendre en charge des patients complexes dépendants du crack et schizophrènes désaffiliés : on peut y arriver !

Les médias se font l’écho du désespoir des riverains du Nord-Est parisien qui ne voient pas de solution aux problèmes des scènes de consommation ouvertes de crack à leur porte. A les lire, ces usagers sont inaccessibles aux soins, il n’y a pas de traitement médical efficace et les structures de soins et médico-sociales, tout comme les autorités publiques, sont impuissantes à « régler le problème ».

Alors oui, c’est vrai, ces scènes ouvertes de consommation se reconstituent après chaque démantèlement depuis 30 ans.

Oui, c’est vrai, la constitution de groupes de quelques centaines de personnes qui occupent l’espace public pour consommer ensemble un psychostimulant puissant comme le crack pose des problèmes de sécurité.

Oui, c’est vrai, aucun traitement médicamenteux n’a aujourd’hui en France d’AMM (autorisation de mise sur le marché pour la dépendance à la cocaïne ou au crack).

Oui, c’est vrai la consommation de crack produit chez une majorité d’usager des symptômes psychotiques transitoires (Vorspan et al. 2012), qui régressent lorsque les consommations diminuent (Vorspan et al. 2011). Et oui, c’est vrai, il y a parmi les usagers des scènes ouvertes une minorité de patients schizophrènes qui échappent aux soins psychiatriques et sont délirants de façon prolongée et donc imprévisibles.

Mais le défaitisme ambiant ne doit pas masquer le travail effectué par les équipes de réduction des risques et les équipes de soins addictologique et psychiatrique. Le public des usagers qui fréquentent ces scènes ouvertes qui se reconstituent n’est pas toujours le même car certains s’en sortent en intégrant les soins.

À titre d’illustration, voici un cas clinique publié cet été par notre équipe en partenariat avec l’équipe de l’association Gaïa qui gère la salle de consommation à moindre risque de Paris (Dauré et al. 2021). Au départ, tous les éléments de mauvais pronostic étaient réunis. Il s’agit d’une patiente polytoxicomane, qui consomme du crack et des opioïdes, mais aussi des benzodiazépines, et qui a échappé aux soins psychiatriques. Elle ne fréquente ni le CMP ni le CSAPA et est seulement en contact avec la salle de consommation à moindre risque, où elle est repérée par le personnel éducatif comme délirante et instable.

Sur place a été effectué un travail médico-social classique inspiré des soins aux patients schizophrènes suivis dans les filières « précarité ». La prescription d’antipsychotique à libération prolongée, mais par voie orale, l’instauration d’un traitement substitutif par méthadone, préalables ou parallèles à l’instauration d’une alliance thérapeutique. L’intégration du programme « un chez-soi d’abord » qui ne conditionne pas l’accès au logement à l’abstinence des drogues, et surtout le maintien dans ce dispositif n’a pu être réalisé que parce que les symptômes délirants étaient contenus par les traitements. L’accompagnement psychosocial se transforme et vise d’autres objectifs au fur et à mesure de l’amélioration.

Au total, cette prise en charge de plusieurs mois a permis une stabilisation psychiatrique et addictologique pour cette patiente. Elle a certes mobilisé plusieurs acteurs et peut paraître « coûteuse » en termes de temps passé. Mais elle repose sur des pratiques et des compétences qui sont largement partagées par de nombreux professionnels de l’addictologie et de la psychiatrie. Alors, oui, on peut y arriver.

Par Florence Vorspan

Lien vers l’article original

REFERENCES

Dauré C, Fortias M, Icick R, Delage C, Bloch V, Avril E, Vorspan F. Oral long-acting antipsychotic penfluridol as a harm reduction treatment in a patient suffering from untreated schizophrenia and multiple drug dependence: A case report. Psychiatry Res. 2021 Oct;304:114147. doi:10.1016/j.psychres.2021.114147.

 

Vorspan F, Brousse G, Bloch V, Bellais L, Romo L, Guillem E, Coeuru P, Lépine JP. Cocaine-induced psychotic symptoms in French cocaine addicts. Psychiatry Res. 2012 Dec 30;200(2-3):1074-6. doi: 10.1016/j.psychres.2012.04.008.

 

Vorspan F, Bloch V, Brousse G, Bellais L, Gascon J, Lépine JP. Prospective assessment of transient cocaine-induced psychotic symptoms in a clinical setting. Am J Addict. 2011 Nov-Dec;20(6):535-7.

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