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Ce mois ci dans Addiction Biology

Le numéro de septembre de Addiction Biology est un numéro spécial, et entièrement consacré aux différences de sexe dans la recherche sur les addictions. Vous y trouverez le point le plus actuel sur les différences et les caractéristiques des addictions chez les femmes et les hommes.

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Ce mois-ci dans Addiction Biology

Par Benjamin ROLLAND
Addiction Biology est la revue sœur de Addiction. Elle se consacre plus spécifiquement aux aspects neurobiologiques de l’addiction.

Le numéro de septembre de Addiction Biology est un numéro spécial, et entièrement consacré aux différences de sexe dans la recherche sur les addictions. Un numéro d’ailleurs assez peu paritaire, puisqu’il n’est signé quasiment que par des femmes… A ce titre, et plus sérieusement, on regrettera dans ce numéro spécial, l’absence d’article consacré à évaluer la proportion d’auteures féminines dans les publications addictologiques internationales.

Pourquoi étudier les différences de sexe (et de genre) en addictologie ?

article-1Dans l’article introductif du numéro, Carla Sanchis-Segura (Espagne) & Jill B. Becker (Etats-Unis) rappellent notamment dans quelle mesure il faut faire une différence entre le « sexe » et le « genre ». Pour les auteures, le sexe est un « marqueur biologique à la fois dynamique et stable des organismes, qui agit à des niveaux multiples sur les caractéristiques des individus et leurs réponses aux sollicitations de l’environnement ». Par opposition, le « genre » reflète les marqueurs interrelationnels de l’identité sexuée au sein des sociétés humaines, c’est-à-dire, « l’interaction entre le sexe et les expressions physiques, sociales, et culturelles de celui-ci ».

Les auteures égrènent ensuite de façon très transversale les nombreux facteurs biologiques et environnementaux qui distinguent les hommes des femmes en matière d’usages de substances et d’addictions : différences hormonales, différences pharmacocinétiques et pharmacodynamiques, influence des représentations sociales, différences de stigmatisation et rôle de l’épigénétique. Les auteures terminent leur article en expliquant que l’étude des similitudes entre hommes et femmes en matière d’addictions est aussi importante que celle des différences, si l’on veut comprendre de manière plus fine le processus addictif dans ses différentes dimensions bio-psycho-sociales.

Les différences de sexe dans les modèles animaux d’addiction

article-2Comme l’illustrait l’article précédent, il est important de savoir distinguer, parmi les différences entre hommes et femmes en matière d’addictions, ce qui relève plutôt du biologique (donc, pour faire simple, du « sexe ») ou plutôt du culturel (donc, pour faire simple, du « genre »). A ce titre, les modèles animaux sont intéressants puisqu’ils sont censés cibler les aspects plus particulièrement biologiques des comportements addictifs. Par exemple, les modèles animaux sont pertinants pour étudier les différences de sexe en matière de tolérance pharmacologique vis-à-vis des substances, ou bien d’impulsivité ou d’effet des traitements pharmacologiques.

Mais, comme le souligne l’article de Marilyn Carroll et Wendy Lynch (Etats-Unis), les modèles animaux ont aussi leurs limites et leur part de mystère. Ainsi, chez le rat, contrairement à ce qui est partout constaté chez l’humain (à l’exception peut-être des troubles du comportement alimentaire et des addictions aux médicaments), ce sont les femelles qui auraient le plus de prédisposition aux comportements addictifs.

Rôle de l’impulsivité dans les différences de sexe en matière d’addictions

article-3On le sait, l’impulsivité, et tout ce qui y est associé en matière de troubles psychiatriques, est un déterminant central du risque addictologique. Mais dans quel mesure ce déterminant est-il plus ou moins important selon le sexe. C’est la question qu’ont voulu aborder Liana Fattore et Miriam Melis, chercheures de l’Université de Cagliari (Italie).

Les auteures commencent par décrire des théories évolutionnistes voulant expliquer pourquoi les femmes sont globalement moins impulsives que les hommes. Selon ces théories, les femmes sont moins impulsives parce que le fait de devoir s’occuper d’enfants impose de savoir différer ses besoins personnels au profit de ceux de ses enfants. Des théories peut-être un peu anciennes dans leur conception de la femme, et tenant manifestement peu compte du rôle des aspects culturels évoqués dans le premier article. Les auteures réfutent d’ailleurs ces théories avec les résultats de travaux plus récents montrant que les femmes n’arrivent pas mieux que les hommes à inhiber leurs comportements. Des différences de prise de risque sont notées essentiellement à l’adolescence mais pas à l’âge adulte. Par contre, les études récentes montrent moins une différence d’impulsivité que de compulsivité. En d’autres termes, les femmes n’inhibent pas mieux leurs réponses comportementales mais elles persévèrent moins dans l’erreur que les hommes. Elles ne seraient donc pas moins vulnérables vis-à-vis de l’expérimentation de substances, mais (peut-être) moins à risque d’escalade ultérieure vers l’addiction. Perseverare diabolicum…

Influence du sexe sur les dommages physiques des substances 

article-4Roberta Agabio est une addictologue sicilienne qui a notamment beaucoup participé dans les années 2000 à 2010 aux travaux précurseurs des italiens sur le baclofène. Ici, elle et ses coauteurs se penchent sur la vulnérabilité spécifique des femmes en matière de complications médicales liées à l’usage de substances.

L’article explique ainsi qu’à niveau d’usage égal, les femmes sont, comparativement aux hommes, plus à risque de cirrhose alcoolique, d’atteintes neurologiques liées à l’alcool, et globalement de décès liés à l’alcool. Par ailleurs, leurs risques d’atteinte coronarienne ou pulmonaire liés au tabac sont plus élevés que ceux des hommes. Leurs risques physiques induits par les autres substances, notamment cannabis et héroïne, seraient plus importants. Enfin, et c’est une information importante, les femmes présentent nettement plus d’effets indésirables liés aux traitements pharmacologiques qui leurs sont prescrits pour leurs addictions. Les auteurs suggèrent que ces sur-risques fassent l’objet d’une information systématique auprès des patients. C’est une suggestion importante et utile, car une bonne information des patients en matière de risques et de dommages, c’est le préalable fondamental de toute approche motivationnelle de qualité.

Influence des facteurs socioculturels sur les différences sexuelles en matière d’addictions

article-5Le dernier article de ce numéro spécial, signé par trois scientifiques de Ann Arbor (Michigan, Etats-Unis) est vraiment à lire. D’abord, si vous voulez dépasser les débats récurrents et simplistes et les prises de positions intempestives autour de la question du « genre » dans les médias français, l’introduction de cet article réexplique de manière très claire comment, autour des caractères sexués biologiques viennent se greffer des représentations socioculturelles beaucoup plus mouvantes qui ont définies en sciences sociales sous le terme de « genre ».

Les auteures proposent un panorama historique montrant que les vérités d’aujourd’hui en matière de vulnérabilité addictologique, n’étaient pas celles d’hier. Ainsi, au XVIIIe siècle, l’ivrognerie était décrite comme un problème essentiellement féminin. Cela ne veut pas dire que les troubles liés à l’usage d’alcool touchaient préférentiellement les femmes, mais juste qu’ils étaient plus visibles chez les femmes. De la même façon, l’usage problématique d’opium a été décrit comme un problème très féminin jusqu’à l’interdiction de l’opium en usage médical. D’une manière générale, les auteures rapportent que l’usage récréatif de substances non-médicamenteuses est beaucoup mieux accepté chez les hommes que chez les femmes, et que cela semble un invariant culturel de nos sociétés. Cet usage, et pire, la perte de contrôle de cet usage, sont donc beaucoup plus stigmatisés lorsqu’il s’agit de femmes, ce qui crée un rapport sociétal aux substances non-médicamenteuses différent lorsqu’il s’agit de femmes. Inversement, lorsque la substance peut être prescrite comme médicament, la prédominance féminine semble quasi-constante. Les auteures décrivent ainsi la « Valium Panic » qui a touché l’Amérique des années 1970 ou le constat d’un médecin du XIXe siècle : « les femmes sont plus sensibles à l’addiction à l’opium en raison de leur constitution plus nerveuse et de leurs tendances hystériques aux maladies chroniques ».

 

 

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