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Qu’est-ce qu’un « stupéfiant » (Narcotic Drug) ?

Une analyse scientifique et légale parue dans International Journal of Drug Policy.

Autres addictions comportementales
Qu'est-ce qu'un stupéfiant Narcotic Drug

Pierre-Arnaud Chouvy, chercheur français au CRNS, vient de publier un article dans la prestigieuse revue IJDP sur la possibilité de donner une définition scientifique rigoureuse au concept de « drogue » (drug) et sur la confusion fréquente entre ce concept scientifique et des catégories juridiques telles que « stupéfiant » ou narcotic drug. L’auteur part du constat que plusieurs auteurs, notamment Jacques Derrida, Howard Becker ou Toby Seddon, ont soutenu que la drogue ne constituait pas une catégorie scientifique objectivement définissable, mais plutôt une construction sociale, morale, politique ou juridique. Chouvy conteste cette position : selon lui, la variabilité historique et sociale du terme ne signifie pas que les substances auxquelles il renvoie soient dépourvues de propriétés matérielles susceptibles de fonder une classification scientifique.

L’auteur propose pour cela de distinguer plusieurs niveaux trop souvent confondus : la réalité matérielle des substances, leur classification scientifique, leur désignation terminologique et leur catégorisation juridique. Son approche associe un naturalisme ontologique, selon lequel les substances possèdent des propriétés causales indépendamment de la manière dont elles sont conceptualisées, et un conceptualisme épistémologique, selon lequel les catégories scientifiques demeurent des constructions élaborées en fonction des objectifs et des méthodes propres à chaque discipline. Cette position lui permet de se démarquer à la fois d’un essentialisme qui supposerait qu’une seule classification serait inscrite dans la nature et d’un relativisme qui réduirait les drogues aux discours et pratiques sociales qui les constituent.

Une distinction fondamentale est alors établie entre définition lexicographique et définition terminologique. La première décrit les différents usages d’un mot dans une langue et peut donc légitimement en enregistrer plusieurs significations. La seconde vise au contraire à délimiter un concept scientifique à partir de propriétés définitoires. Selon Chouvy, une partie des affirmations concernant l’impossibilité de définir scientifiquement la drogue résulte précisément de la confusion entre ces deux démarches. La multiplicité des usages du mot drug n’implique pas que le concept scientifique soit lui-même indéterminé.

L’examen historique du terme illustre cette difficulté. Le mot anglais drug, attesté depuis environ 1400, a successivement ou simultanément désigné des substances utilisées en pharmacie ou en chimie, des médicaments, des substances produisant des effets physiologiques, des substances intoxicantes ou psychoactives et, dans certains usages contemporains, des substances contrôlées consommées illégalement. L’auteur souligne cependant que ces transformations concernent essentiellement les usages et classifications : elles ne suppriment pas la matérialité des substances ni leurs propriétés causales. Il critique notamment les définitions qui font de l’illégalité un élément constitutif de la drogue : une même substance ne saurait logiquement devenir une drogue lorsqu’elle est consommée illégalement et cesser de l’être lorsqu’elle est utilisée légalement.

Chouvy distingue ensuite deux définitions scientifiques légitimes de la drogue, correspondant à deux niveaux disciplinaires. En pharmacologie, une drogue peut être définie largement comme une substance chimique exogène, autre qu’un nutriment ou un composant alimentaire essentiel, qui produit un effet biologique sur un organisme vivant. Cette définition englobe donc aussi bien des antibiotiques et des antihypertenseurs que des substances psychotropes. En neurosciences, une définition plus étroite est pertinente : les drogues correspondent alors aux substances psychotropes agissant sur le système nerveux central et modifiant les processus mentaux, notamment la perception, l’humeur, la cognition ou le comportement. Ces deux définitions ne sont pas contradictoires : la seconde délimite une sous-catégorie de la première, adaptée à un objet scientifique différent.

Dans cette perspective neuroscientifique, l’auteur insiste sur le fait que le potentiel addictif ne constitue pas un critère définitoire de la drogue. L’alcool, la nicotine, la caféine, les opioïdes, la cocaïne, les amphétamines, le LSD, la psilocybine, le cannabis, la kétamine ou la MDMA appartiennent à la catégorie en raison de leur action psychotrope et non parce qu’ils seraient nécessairement addictifs. L’addiction n’est ni nécessaire ni suffisante pour définir une drogue : certains comportements sans substance peuvent devenir addictifs et, inversement, l’exposition à une substance à fort potentiel de dépendance ne conduit pas systématiquement à une addiction. Parler métaphoriquement de « drogue » à propos du jeu, du sport, du sexe ou du sucre ne fournit donc pas, selon l’auteur, une définition scientifique cohérente.

Chouvy rappelle que les conventions internationales ne définissent pas véritablement le concept de  « narcotic drug » par des propriétés pharmacologiques. La Convention unique de 1961 définit simplement drug comme toute substance inscrite aux tableaux I et II. Il s’agit donc d’une définition juridique stipulative et extensionnelle : une substance appartient à la catégorie parce qu’une autorité l’a inscrite dans une liste, et non parce qu’elle posséderait nécessairement un ensemble de propriétés scientifiques définissant les narcotic drugs. Le même principe s’applique à la Convention de 1971 concernant les substances psychotropes.

L’auteur relève en outre une incohérence terminologique entre les différentes versions linguistiques de la Convention de 1961. Alors que la version anglaise emploie le terme général drug, les versions française et espagnole utilisent respectivement « stupéfiant » et estupefaciente, tandis que les versions russe et chinoise recourent également à des termes correspondant davantage à la notion étroite de narcotique qu’au concept général de drogue. Pour Chouvy, cette asymétrie contribue historiquement à entretenir la confusion entre une catégorie scientifique générale et une catégorie réglementaire particulière.

Le cas français fournit un exemple supplémentaire. La catégorie juridique de stupéfiant repose essentiellement sur l’inscription réglementaire d’une substance. L’auteur discute notamment une décision du Conseil constitutionnel de 2022 présentant les stupéfiants comme des substances psychoactives caractérisées par un risque de dépendance et des effets nocifs sur la santé. Selon Chouvy, cette caractérisation est conceptuellement problématique : ces propriétés s’appliquent également à l’alcool et au tabac, qui ne sont pourtant pas juridiquement classés comme stupéfiants. Le critère déterminant reste donc la désignation institutionnelle, même si les propriétés pharmacologiques, la nocivité ou le potentiel de dépendance peuvent évidemment contribuer à la décision de classement.

L’auteur propose ainsi de comprendre la construction du concept selon une séquence allant de l’ontologie à la taxonomie, puis à la typologie et enfin à la terminologie. Les propriétés causales réelles permettent d’identifier empiriquement des groupes de substances ; les disciplines sélectionnent ensuite, parmi ces propriétés, celles qui sont pertinentes pour leurs objectifs explicatifs ; enfin, une définition terminologique stabilise le concept correspondant. La réalité matérielle contraint donc les classifications scientifiques sans imposer une classification unique.

En conclusion, Chouvy considère que l’affirmation selon laquelle « la drogue » serait scientifiquement indéfinissable repose largement sur une erreur de niveau conceptuel : elle transpose à la catégorie scientifique la variabilité qui caractérise en réalité les usages linguistiques, les représentations sociales et surtout les classifications juridiques. Les drogues possèdent des propriétés matérielles et causales permettant de construire des définitions scientifiques cohérentes, même si celles-ci varient légitimement selon les disciplines. Les catégories de narcotic drug, « stupéfiant » ou controlled substance sont, à l’inverse, des constructions juridiques historiquement et géographiquement contingentes.

Enfin, l’auteur souligne que cette clarification n’est pas seulement sémantique. Elle possède des implications pour la recherche et les politiques publiques. L’alcool et la nicotine restent scientifiquement des drogues indépendamment de leur statut juridique, tandis qu’être classé comme stupéfiant ne constitue pas une propriété intrinsèque d’une substance. Distinguer propriétés pharmacologiques, potentiel addictif, statut légal et jugement moral permettrait ainsi, selon Chouvy, de « dé-moraliser » et de « dé-juridiciser » le concept de drogue et de construire des analyses scientifiques et des politiques publiques conceptuellement plus cohérentes. L’article aboutit ainsi à une thèse centrale : la variabilité des significations et des classifications de la drogue ne démontre pas son indétermination scientifique ; elle montre surtout la nécessité de distinguer soigneusement les différents registres dans lesquels le terme est employé.

Par Benjamin ROLLAND

En savoir plus : https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0955395926003750