Confinement et cannabis : impacts sur le marché et perspectives d'intervention publiques

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Addiction Cannabis - Confinement et cannabis : impacts sur le marché et perspectives d'intervention publiques

La pandémie de coronavirus aurait-t-elle réussi ce que 50 années de prohibition ont échoué à faire ? La question a tout le mérite d’être posée tant les médias français se sont inquiétés de la pénurie de cannabis qui aurait pu survenir pendant le confinement, avec comme sous-jacent : comment vont faire les Français pour consommer du cannabis.

Cette inquiétude repose sur au moins 3 présupposés :

  1. la consommation de cannabis est tout à fait normalisée en France et, si elle n’est pas légale, existe bel et bien,
  2. les réseaux de distribution sont largement connus, et si aucun n’a pignon légal sur rue, chacun se débrouille,
  3. le confinement gênerait les consommateurs dans leurs habitudes.

Si les deux premiers points relèvent davantage des caractéristiques du marché en France, le troisième s’avère particulièrement intéressant à regarder.

Les effets du confinement

Photo by Tobias Tullius on Unsplash.

5 millions de Français consomment du cannabis chaque année. La plupart de ce cannabis est acheté au marché noir, qui importe le haschisch du Maroc et l’herbe d’Albanie, d’Espagne ou des Pays-Bas. Le reste est cultivé en France, soit par des groupes mafieux implantés, soit par des autocultivateurs qui ont choisi d’avoir la main sur leur approvisionnement et de ne dépendre que d’eux-mêmes.

Les restrictions au déplacement ont ainsi eu deux principaux effets : réduire la possibilité de faire circuler les marchandises côté offre, et donc amoindrir l’approvisionnement. Et restreindre la possibilité d’aller se fournir en cannabis côté demande. Les consommateurs qui sont aujourd’hui peu amendable pouvaient désormais se voir infliger une amende pour non-respect du confinement.

L’effet premier pour les consommateurs a été une augmentation des prix. Qu’elle vienne de la raréfaction du produit ou d’un effet d’opportunité pour le dealer, les mécanismes de marché fonctionnent de la même manière qu’un produit légal.

Les effets délétères sont en revanche moins tributaires de la main invisible d’Adam Smith et davantage de celle du marché noir : certains consommateurs se sont vus vendre du cannabis CBD en lieu et place du cannabis THC, voire du chanvre agricole ou des déchets d’extraction (fleurs de chanvre CBD passées à l’éthanol pour en extraire les principes actifs). Les organisations criminelles ont également tout intérêt à vendre moins mais en plus grande quantité. Les commandes en livraison à domicile demandaient ainsi au moins 50 ou 100g pour être acceptées.

Les consommateurs prévoyants avaient pu faire un stock suffisant en début de confinement. Certains « fours » (nom populaire des points de vente) ont ainsi fait le plein. Pour les autres, la Poste a pu faire office de livreur, ou les voisins autocultivateurs de dépanneur. Les zones limitrophes avec l’Espagne, l’Italie, les Pays-Bas ou la Belgique n’ont à priori pas été touchées par une rupture de stock, même si les moyens d’y accéder ont été limités par les mesures restrictives de déplacement.

Le confinement aura aussi donné envie à nombre de consommateurs de pérenniser sa consommation et de passer à l’autoculture, garantie de traçabilité, et pour les jardiniers les plus doués, d’avoir à consommer toute l’année.

Certains ont par ailleurs volontairement migré vers des produits de substitution comme le cannabis CBD ou des produits dérivés comme les huiles.

Finalement, le marché noir a été très peu troublé par cette période, certains dealers assumant même s’en mettre « plein les poches ». Comprenons ici que le marché noir ne fonctionne que dans une petite partie en flux tendu, et que 6 semaines de confinement n’ont pas mis à mal les stocks les plus importants.

L’enquête CANNAVID

L’impact du confinement sur les consommateurs a pu être mesuré par l’enquête Cannavid, lancée en collaboration avec l’INSERM, qui apporte une partie de la réponse.

Axée sur l’impact du COVID-19 sur les consommateurs réguliers de cannabis en France, ses premiers résultats montrent que 35% des consommateurs ont davantage consommé, 35% ont soit diminué soit arrêté leur consommation, et 30% n’ont pas bouleversé leurs habitudes.

Grosso modo, ça n’a donc rien changé. Certains ont plus consommé, d’autres moins et certains ne se sont pas vu perturber soit par un stock fait en amont, comme dans les pays où son usage est légal, soit par une faible consommation. Si le cannabis est toujours interdit, il n’en est pas moins consommé, sans qu’aucun cadre de santé ou de sécurité publiques n’entoure aujourd’hui les activités de production, de promotion, de distribution et de consommation.

Les éternels oubliés

Si l’usage récréatif du cannabis a pu être bousculé durant cette période, et une partie des consommateurs éprouver des difficultés liés à la non-consommation ou la sous-consommation, l’usage médical du cannabis est passé à la trappe de la politique publique de santé.

Eternelle dernière roue du carrosse, les malades qui utilisent le cannabis pour apaiser leurs maux ou traiter une pathologie ont été oubliés. En l’absence d’accès légal et illégal, le droit à la santé leur est tout bonnement refusé.

En attendant une expérimentation du cannabis thérapeutique qui se fait toujours plus attendre, certains experts juridiques estiment qu’il suffirait d’une circulaire pour dépénaliser l’autoculture et la possession de cannabis pour ces personnes ou pour leurs aidants.

Mais si 50 ans de prohibition française n’ont su juguler la consommation de cannabis, et encore moins reconnaître un cadre légal pour l’usage médical pourtant autorisé par les conventions internationales, la pandémie de coronavirus n’aura pas non plus su faire oublier qu’en France, personne ne s’intéresse au cannabis ou à ses consommateurs si c’est n’est le code pénal.

Un article d’Aurélien Bernard, fondateur du site Newsweed. 

Aurélien a créé Newsweed, site de référence sur l’actualité légale et mondiale du cannabis, en 2015. Particulièrement intéressé par les régulations internationales et les différents marchés du cannabis, il a également une connaissance extensive de la plante et de ses utilisations.

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