Introduction :
Il y a plus d’un an, en janvier 2025, l’institut national du cancer (INCA) avait annoncé le lancement d’un programme pilote de dépistage des cancers du poumon, ciblant des fumeurs et ex-fumeurs de 50 à 74 ans. Alors que le cancer du poumon est le plus meurtrier en France, « cette première campagne va se déployer en France d’ici la fin de l’année. » Addict’AIDE avait relayé ce programme de grande envergure sur son site.
Lors du dernier congrès de la Société Francophone de Tabacologie qui s’est tenu à Caen en novembre 2025, une session présidée par le Pr Sébastien Couraud était consacrée à cette thématique (session 9, commune avec la Société de Pneumologie de Langue Française). En mars 2026, un article avait été mis en ligne sur le site d’Addict’AIDE pour expliquer le prochain déploiement en région de ce programme national.
Depuis quelques jours, l’éligibilité à ce programme est accessible en ligne sur le site https://www.depistage-cancer-poumon.fr/. Rappelons qu’avec un objectif de 20 000 inclusions, le programme IMPULSION s’adresse aux personnes de 50 à 74 ans, fumeuses et ex-fumeuses ayant arrêté depuis moins de 15 ans.
Le dépistage par tomodensitométrie (TDM) à faible dose peut réduire la mortalité par cancer du poumon chez les personnes à haut risque, mais de nombreux cancers du poumon surviennent chez des personnes ayant des antécédents de tabagisme qui ne sont pas éligibles au dépistage.
Aux USA, Les critères de dépistage du cancer du poumon définis par le Groupe de travail américain sur les services de prévention (USPSTF) de 2021 exigent un âge compris entre 50 et 80 ans, un tabagisme cumulé d’au moins 20 paquets-années et un arrêt du tabac survenu il y a moins de 15 ans. L’USPSTF et des critères similaires ne permettent pas d’identifier environ un tiers des futurs cas de cancer du poumon chez les personnes ayant des antécédents de tabagisme, tout en proposant un dépistage à de nombreuses personnes à faible risque qui en retirent un bénéfice limité.
Les modèles de prédiction des risques basés sur des questionnaires, tels que le modèle PLCOm2012 utilisé aux USA (essai de dépistage des cancers de la prostate, du poumon, colorectal et de l’ovaire), offrent une certaine amélioration grâce à l’utilisation d’informations détaillées sur les antécédents tabagiques et les antécédents médicaux personnels et familiaux.
Les biomarqueurs peuvent fournir des informations complémentaires sur le risque de cancer du poumon et représentent une piste prometteuse pour améliorer les modèles de prédiction du risque existants. En théorie, cela pourrait améliorer l’efficacité de deux manières : en proposant un dépistage aux personnes à haut risque identifiées par les biomarqueurs mais non éligibles au dépistage selon les recommandations actuelles, et en réduisant la priorité accordée au dépistage chez les personnes éligibles mais présentant un profil de biomarqueurs à faible risque. Différents domaines des biomarqueurs ont été étudiés, mais la transposition de ces recherches en pratique est lente, notamment en raison du manque d’études correctement conçues pour établir et valider les modèles de prédiction du risque basés sur les biomarqueurs1,2,3.
Le programme INTEGRAL (Integrative Analysis of Lung Cancer Risk and Etiology) a été mis en place pour développer des biomarqueurs sanguins afin de compléter le dépistage par TDM à faible dose. La conception du programme INTEGRAL et les résultats des phases de découverte ont été précédemment publiés1,2,3. Le présent article décrit le développement et la validation du modèle protéique INTEGRAL-Risk, conçu comme un outil d’évaluation du risque en pré-dépistage pour mieux cibler le dépistage par TDM à faible dose sur les personnes à haut risque de cancer du poumon.
Objectif :
Il s’agissait de développer et valider le modèle de risque INTEGRAL (Integrative Analysis of Lung Cancer Risk and Etiology), basé sur les protéines, chez des personnes ayant des antécédents de tabagisme issues de la population générale.
Les Dr Hana Zahed, Hilary Robbins et Mattias Johansson, du Centre international de recherche sur le cancer (CIRC/IARC) à Lyon, ont supervisé cette recherche internationale.
Méthodologie :
Les cohortes du Lung Cancer Cohort Consortium ont recruté des participants à la recherche aux États-Unis, en Europe, en Asie et en Australie entre 1985 et 2009, qui ont été suivis pour le cancer du poumon et d’autres problèmes de santé jusqu’en 2021. Quatorze cohortes de cas, comprenant 3 695 participants ayant des antécédents de tabagisme au sein du Lung Cancer Cohort Consortium, ont été constituées. Parmi ces participants, on compte 2 305 participants sélectionnés aléatoirement et 1 390 patients chez qui un cancer du poumon a été diagnostiqué dans les 3 ans suivant le prélèvement sanguin. Des échantillons de plasma ou de sérum de chaque participant ont été analysés à l’aide du panel protéique INTEGRAL en 2022. Le modèle INTEGRAL-Risk a été entraîné à l’aide de 7 cohortes de cas prédéfinies (ensemble d’entraînement ; n = 1951) afin d’estimer le risque absolu de diagnostic de cancer du poumon en fonction de l’âge, des antécédents de tabagisme et de 13 protéines.
La validité du modèle INTEGRAL-Risk a été évaluée dans 7 cohortes de cas indépendantes (ensemble de test ; n = 1744) 1, 2 et 3 ans après le prélèvement sanguin.
Le critère d’évaluation principal était la validité du modèle INTEGRAL-Risk dans l’ensemble de test en termes de discrimination (aire sous la courbe [AUC]) et de calibration (rapport des cas attendus aux cas observés [E/O]).
La ROC analyse, avec le calcul de l’aire sous la courbe, permet de discriminer (classer) les individus en « cancer du poumon » / « pas de cancer du poumon » avec le Taux de vrais positifs (probabilité d’être classé « positif » par le modèle étant porteur d’un cancer du poumon (sensibilité du test) et le Taux de faux positifs (probabilité d’être classé « négatif » par le modèle étant non-porteur d’un cancer du poumon (spécificité du test).
Résultats :
Au total, 3 695 participants ont été inclus, dont 1 951 (dont 807 atteints d’un cancer du poumon) dans l’ensemble d’entraînement et 1 744 (dont 583 atteints d’un cancer du poumon) dans l’ensemble de test. Après application de pondérations statistiques, les 14 ensembles d’entraînement et de test combinés représentaient 323 570 participants (185 016 femmes [57 %] ; âge médian [écart interquartile] : 60 ans [51-67 ans]).
Dans l’ensemble de test indépendant, la discrimination du modèle INTEGRAL-Risk était la plus élevée après un an de suivi et surpassait celle du modèle PLCOm2012 (essai de dépistage des cancers de la prostate, du poumon, du côlon et de l’ovaire) basé sur un questionnaire (aire sous la courbe [AUC] de 0,88 [IC à 95 %, 0,85-0,91] pour INTEGRAL-Risk contre 0,79 [IC à 95 %, 0,75-0,83] pour PLCOm2012 ; p < 0,001). En utilisant un seuil de risque permettant d’atteindre la même spécificité que les critères de l’USPSTF 2021, le modèle INTEGRAL-Risk a détecté 85 % des cas de cancer du poumon, contre 63 % pour l’USPSTF 2021 et 70 % pour PLCOm2012.
La discrimination du modèle INTEGRAL-Risk a diminué avec l’allongement de l’horizon de prédiction, avec une AUC à 2 ans de 0,84 (IC à 95 %, 0,81-0,86) et une AUC à 3 ans de 0,81 (IC à 95 %, 0,79-0,83). Le modèle était bien calibré (E/O sur 3 ans, 0,87 [IC à 95 %, 0,69-1,14]).
Parmi les limites de l’étude, les auteurs expliquent que l’impact sur la mortalité par cancer du poumon n’est pas évalué, tout comme l’impact sur le nombre de biopsies invasives qui pourraient être évitées (pour les patients à haut-risque présentant un nodule pulmonaire solitaire).
Conclusion :
Comparé aux approches basées sur des questionnaires, le modèle INTEGRAL-Risk basé sur les protéines (au nombre de 13) a amélioré la prédiction à court terme du cancer du poumon chez les personnes ayant des antécédents de tabagisme. Ce modèle a le potentiel d’améliorer la sélection des personnes à haut risque qui sont les plus susceptibles de bénéficier d’un dépistage du cancer du poumon.
Références bibliographiques
1 Robbins HA, Alcala K, Moez EK, et al. Design and methodological considerations for biomarker discovery and validation in the Integrative Analysis of Lung Cancer Etiology and Risk (INTEGRAL) Program. Ann Epidemiol. 2023;77:1-12. doi:10.1016/j.annepidem.2022.10.014
2 Lung Cancer Cohort Consortium (LC3). The blood proteome of imminent lung cancer diagnosis. Nat Commun. 2023;14(1):3042. doi:10.1038/ s41467-023-37979-8
3 Khodayari Moez E,Warkentin MT, Brhane Y, et al. Circulating proteome for pulmonary nodule malignancy. J Natl Cancer Inst. 2023;115(9):1060-1070. doi:10.1093/jnci/djad122
Dr Philippe Arvers (1,2,3)
1 – Observatoire Territorial des Conduites à Risques de l’Adolescent (MSH-UGA)
2 – 7ème Centre Médical des Armées (76ème Antenne médicale de Varces)
3 – Institut Rhône Alpes Auvergne de Tabacologie (Lyon)
En savoir plus : https://jamanetwork.com/journals/jama/fullarticle/2849313