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L’addiction sexuelle : un traumatisme pour le couple

3 questions à… Stefanie Carnes, thérapeute américaine spécialisée dans l’addiction sexuelle.

Addictions comportementales

Photo Stéphanie CarnesStefanie Carnes est spécialisée dans la thérapie pour les couples et les familles aux prises avec l’addiction au sexe. Elle est présidente de l’Institut international pour les professionnels du traumatisme et de la dépendance (États-Unis), où sont formés des thérapeutes à la prise en charge des dépendances et des traumatismes. Elle est l’auteure de nombreux ouvrages destinés à aider les partenaires des personnes ayant une addiction au sexe.

  1. Pourquoi la dépendance sexuelle est-elle souvent vécue comme un traumatisme pour le couple, et n’est pas seulement considérée comme un problème individuel ?

La dépendance sexuelle est souvent vécue comme un traumatisme pour le couple car elle ne se limite pas à une seule personne : elle implique généralement le secret, la tromperie et une « double vie ». Les partenaires sont souvent complètement pris au dépourvu lorsqu’ils découvrent ce qui se passe, car, contrairement à d’autres addictions, il peut n’y avoir aucun signe visible jusqu’au moment de la révélation.

Ce qui rend cette situation si traumatisante, ce n’est pas seulement le comportement sexuel en lui-même, mais aussi les mensonges, la minimisation et les révélations « au compte-gouttes » qui s’ensuivent la plupart du temps. De nombreux partenaires décrivent cela comme une trahison profonde qui brise leur sentiment de sécurité et de confiance. Des recherches montrent que les partenaires peuvent présenter des symptômes très similaires à ceux du syndrome de stress post-traumatique (pensées intrusives, hypervigilance, anxiété) et que leur fonctionnement quotidien, leur rôle de parent et leur vie professionnelle peuvent être durement affectés. Nous appelons cela un « traumatisme de trahison ».

C’est également très douloureux, car le sexe est censé être une source d’intimité, mais ici, il devient synonyme de peur, d’intrusion et de blessure émotionnelle. Le lien affectif est rompu : le partenaire ne sait plus ce qui est vrai.

  1. Quelles sont les erreurs les plus courantes commises par les couples après la découverte de l’addiction sexuelle de l’un des partenaires ?

L’une des erreurs les plus courantes commises par les couples est avant tout d’essayer de passer à autre chose trop rapidement, comme s’ils pouvaient « mettre cela derrière eux » tout simplement.

Une autre erreur importante consiste à tenter de tout expliquer et révéler à la maison, sans l’aide d’un professionnel. De nombreux couples tombent dans le piège de ce que nous appelons la « révélation échelonnée », où les informations sont divulguées petit à petit, au fil des semaines ou des mois. Dans la majorité des cas, cela ne fait qu’empirer les choses, car chaque nouveau détail rouvre la blessure et augmente l’anxiété et la méfiance du partenaire. Il est beaucoup plus sûr de faire appel à un spécialiste qualifié, idéalement certifié dans le traitement de la dépendance sexuelle, qui pourra guider le couple dans un processus de divulgation structuré et tenant compte du traumatisme, ce qui aidera à rétablir la clarté sans causer davantage de tort.

Une autre erreur courante consiste à faire pression sur le partenaire trahi pour qu’il pardonne rapidement. Il existe parfois une attente culturelle ou religieuse qui incite à « passer à autre chose », mais le pardon ne peut être précipité. Le partenaire a besoin d’espace pour exprimer sa colère, son chagrin et sa confusion. Ignorer ces émotions conduit généralement à davantage de souffrance par la suite.

Les couples essaient souvent de se fier uniquement à la thérapie de couple ou au rétablissement de la personne dépendante, sans tenir compte du traumatisme subi par le partenaire. Comme le partenaire trahi peut présenter des symptômes similaires à ceux du syndrome de stress post-traumatique, il a besoin d’un soutien et d’un suivi thérapeutique qui lui sont propres, et pas seulement d’entendre qu’il doit « aller de l’avant ». La population en général n’est toujours pas suffisamment informée sur le fait que la dépendance sexuelle est une véritable maladie et que le rétablissement est possible. La guérison nécessite donc un soutien pour les deux personnes, d’autant plus que la honte et la stigmatisation, sentiments généralement très présents dans la dépendance sexuelle, isolent souvent les couples et les poussent au silence.

Enfin, de nombreux couples commettent des erreurs en matière de confidentialité et de divulgation excessive. Sous le choc et la colère, certaines personnes en disent trop à leurs enfants ou se confient beaucoup à leurs amis et à leur famille, ce qui peut créer des complications à long terme et renforcer leur sentiment de honte. Il est généralement préférable de se confier à un petit cercle de personnes de confiance et solidaires qui ne jugeront pas les décisions du couple.

  1. D’après votre expérience clinique, qu’est-ce qui aide vraiment les couples à se reconstruire après une addiction sexuelle ?

Pour de nombreux partenaires, la découverte est si choquante que leurs réactions peuvent sembler intenses : anxiété, colère, hypervigilance, besoin d’être rassuré, questionnements incessants, vérification des détails. Malheureusement, ces réactions sont parfois mal comprises, voire qualifiées de « contrôlantes », « codépendantes » ou « folles ». Mais ce que nous savons cliniquement, c’est qu’il s’agit en fait de réactions traumatiques tout à fait normales.

Lorsqu’une personne a été trompée à plusieurs reprises, son sens de la réalité est ébranlé. Elle n’essaie pas de punir son partenaire, mais de se sentir à nouveau en sécurité. De nombreux partenaires adoptent ce que nous appelons des « comportements de recherche de sécurité », en « mode détective », essayant essentiellement de reconstituer un récit cohérent après que leur monde a été bouleversé. C’est comme si vous réalisiez que vous viviez dans une version du film « The Truman Show » : tout ce que vous pensiez être vrai vous semble soudain incertain.

La guérison commence lorsque les deux partenaires peuvent nommer cela avec précision : le partenaire trahi ne réagit pas de manière excessive, et le partenaire dépendant commence alors à vraiment comprendre la profondeur de la blessure ressentie. La compassion et l’empathie des deux côtés sont essentielles.

Dans l’ensemble, le plus important est de comprendre que le rétablissement ne consiste pas à revenir précipitamment à la normale, mais à obtenir l’aide appropriée, à avancer lentement et à rétablir la confiance grâce à une honnêteté constante, du soutien et du temps: il s’agit en effet d’un long processus, souvent de plusieurs années, qui exige de la patience et un travail émotionnel profond de la part des deux partenaires.