Derrière l’expression courante d’« addiction à la pornographie », se cache une réalité clinique complexe et très douloureuse. Pour pallier le débat scientifique sur la nature de ce trouble, certains chercheurs utilisent le terme d’Usage Problématique de la Pornographie (UPP).
Chez Addict’AIDE, nous refusons les stigmatisations. Notre mission est avant tout d’informer avec rigueur, clarté, pédagogie et d’offrir des espaces de partage et de compréhension. Pour aborder ce sujet de santé publique qui reste encore profondément tabou, nous avons réuni les regards croisés de deux experts reconnus : le Pr Laurent Karila, psychiatre addictologue à l’hôpital Paul-Brousse (AP-HP) à Villejuif et la Dre María Hernández-Mora Ruiz del Castillo, psychologue clinicienne en charge des addictions sexuelles à l’hôpital Marmottan (Paris) et fondatrice du CEFRAAP et du Réseau CAPS.
Comprendre l’UPP : de quoi parle-t-on vraiment ?
L’expression « addiction à la pornographie » ne correspond pas, pour l’instant, à un diagnostic officiel dans les classifications médicales internationales. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) préfère intégrer ce trouble sous une autre bannière, celle du trouble du comportement sexuel compulsif dont la forme clinique est l’Usage Problématique de Pornographie (UPP). Un trouble souvent « polythématique » et défini dans la classification CIM-11.
La pornographie, une forme d’addiction sexuelle
Comme le souligne le Pr Laurent Karila, il est essentiel de ne pas se focaliser uniquement sur l’écran :
« Il s’agit tout d’abord d’une addiction sexuelle qui se caractérise de différentes façons, telles que l’addiction à la pornographie. »
Et d’ajouter :
« Il est important avant tout d’étudier la sexualité globale de la personne qu’on a en face de soi. Des éléments sont à prendre en compte au premier plan tels : est-ce une sexualité socialement acceptée ? Est-ce une hypersexualité non pathologique ? Est-ce une addiction sexuelle, est-ce une paraphilie ? … ».
Dans cette perspective, l’UPP s’inscrit souvent dans une dynamique sexuelle virtuelle globale. Les personnes concernées combinent fréquemment le visionnage de vidéos avec l’achat de contenus, mais aussi l’utilisation de webcams ou encore les interactions compulsives sur les réseaux sociaux et autres applications de rencontres…
La Dre Maria Hernández-Mora Ruiz des Castillo précise : « Ces personnes cherchent compulsivement la nouveauté sexuelle, de nombreuses façons, afin de surmonter la tolérance due à l’accoutumance du cerveau : en augmentant la fréquence et le temps d’utilisation (tolérance quantitative), et en ayant une escalade d’usage vers des contenus plus trash (tolérance qualitative), en surfant entre les onglets (tab-jumping) ou encore en retardant l’orgasme (edging), en s’engageant dans du binge porno. »
« Les fonctions de contrôle cognitif s’altèrent » précise le Pr Laurent Karila, « Comparés aux non-UPP, ils vivent un usage de pornographie plus élevée, dont la principale motivation est la masturbation. Une préférence est ainsi accordée à la pornographie par miroir aux rapports sexuels avec leur conjoint, avec des effets négatifs sur leur vie sexuelle. »
Le rôle d’Internet et de la haute disponibilité virtuelle
On comprend alors aisément que la généralisation du très haut débit et de la fibre optique a profondément bouleversé l’accès à ces contenus spécifiques.
« Avec l’avènement d’Internet, de tout ce qui est haut débit, fibre… il y a eu une explosion de l’usage. C’est Internet qui a démasqué les choses. » souligne le Pr Laurent Karila.
Ainsi, la gratuité, l’immédiateté et l’accessibilité permanente (24h/24) agissent tels des accélérateurs de perte de contrôle, transformant un usage autrefois confidentiel, en une habitude envahissante qui peut facilement devenir addictive.
Chiffres et fausses croyances : une réalité qui dépasse les préjugés
L’UPP est une réalité statistique majeure qui bouscule bon nombre d’idées reçues.
Quelques chiffres clés pour mesurer l’ampleur du phénomène
- Une présence massive sur le web : on estime qu’une recherche sur cinq sur téléphone portable concerne des contenus pornographiques. La planète compte plus de 800 millions de sites de ce type, cumulant 100 millions de visiteurs quotidiens.
- La prévalence chez l’adulte : en France, selon les travaux de thèse de la Dre Maria Hernández-Mora Ruiz del Castillo (Université Paris Cité), 11 % des hommes et 0,7 % des femmes souffrent de symptômes addictifs liés à la pornographie. D’autres travaux internationaux évaluent cette prévalence entre 10 % et 29 % chez la population masculine.
- La vulnérabilité des mineurs : l’exposition précoce est un problème de santé publique criant. Selon l’ARCOM, plus de la moitié des garçons français (51 %) consultent de la pornographie dès l’âge de 12 ans. L’âge moyen du premier contact se situe désormais de manière alarmante entre 9 et 11 ans. Concernant l’usage problématique des technologies, une importante étude de l’UNICEF España sur 93 000 mineurs, publiée en 2025, révèle que 25 % des adolescents garçons et 10 % des filles de 13 ans et demi présentent déjà un usage addictif !
Halte aux idées reçues !
- « L’addiction ne touche que les hommes » : c’est faux. Même si les hommes sont statistiquement plus représentés dans les études, les femmes sont également concernées. Elles l’expriment simplement différemment et font face à un tabou social encore plus lourd.
- « Être en couple protège de ce trouble » : faux également. Près de la moitié des personnes souffrant d’UPP sont en couple et ont une vie sexuelle active. L’usage compulsif de la pornographie vient toutefois parasiter la relation, créant une préférence pour le virtuel au détriment des rapports réels avec le ou la partenaire.
Repérer les signaux : de l’usage récréatif à la perte de contrôle
Comment faire la différence entre une consommation régulière et un véritable comportement addictif ?
La règle des « 5C », une méthode mnémotechnique établie par le Pr Laurent Karila
Pour aider le grand public et les professionnels à identifier la bascule, le Pr Laurent Karila a modélisé un repère mnémotechnique simple :
- Contrôle (Perte de) : incapacité à réduire ou à arrêter sa consommation malgré l’intention de le faire.
- Compulsif (Comportement) : recherche automatique, presque mécanique de contenus pornographiques.
- Craving : envie irrépressible et intrusive de visionner des vidéos.
- Chronique (Usage) : pratique installée dans le temps, se répétant quotidiennement ou presque.
- Conséquences : impacts négatifs majeurs sur la santé physique, psychologique ou la vie de couple.
Repère temporel : si ces symptômes se manifestent de manière persistante, sur une période d’au moins 12 mois, cela peut caractériser une problématique addictive.
S’auto-évaluer avec le questionnaire PEACCE
Le Pr Laurent Karila a développé par ailleurs le questionnaire PEACCE (adaptation française validée de l’outil PATHOS de Carnes). Il s’agit d’un test rapide qui repose sur 6 questions simples :
- Vous trouvez-vous souvent préoccupé(e) par des pensées sexuelles ?
- Cachez-vous certains de vos comportements sexuels à votre entourage (partenaire de vie, famille, amis proches…) ?
- Avez-vous déjà recherché de l’aide pour un comportement sexuel que vous n’appréciez pas de faire ?
- Est-ce que quelqu’un a déjà été heurté ou blessé émotionnellement à cause de votre comportement sexuel ?
- Vous sentez-vous contrôlé par votre désir sexuel ?
- Vous sentez-vous triste après être passé à l’acte sexuel (rapports, internet, autres) ?
Interprétation : si vous obtenez un score supérieur ou égal à 3, c’est un signal d’alerte qu’il y a nécessité d’évoquer le sujet avec un professionnel de santé.
Une souffrance immense, vécue dans le secret le plus total
La particularité de l’addiction à la pornographie réside dans la violence de la honte profonde qu’elle engendre.
La culpabilité face aux dérives
La Dre María Hernández-Mora Ruiz del Castillo témoigne ainsi de la souffrance de ses patients accueillis à l’hôpital Marmottan à Paris :
« Depuis que je travaille en addictologie, je n’ai jamais vu une honte pareille chez les personnes avec d’autres addictions… Ces personnes souffrant de leur usage de pornographie sont allées, à cause de l’habituation de leur cerveau et souvent malgré elles vers des contenus tellement trash, tellement dénigrants, qu’in fine, une honte immense s’installe. Cette honte fait souvent écho avec une honte internalisée plus profonde liée à des carences ou des traumatismes dans leur histoire. Elles souffrent d’un trouble clinique qui nécessite une prise en charge ciblée, non seulement du symptôme mais de leur fonctionnement psychoaffectif tout entier. Ce sont de belles personnes, sans perversion pour la plupart, mais profondément abîmées par cet usage. »
Ces affects de honte et de culpabilité sont souvent majorés par les troubles fréquemment associés à l’UPP. Tel que précise la Dre Maria Hernández-Mora Ruiz del Castillo :
« Très souvent, on est devant des cas de pathologie duelle, avec la présence d’un TDAH où d’un trouble anxio-dépressif entre autres. Il faut une évaluation psychopathologique exhaustive car les symptômes de ces troubles peuvent être autant la cause que la conséquence de cette addiction. »
Elle ajoute :
« Parce que leurs compulsions entrent en contradiction avec leurs véritables désirs et leurs valeurs humaines, et parce qu’il y a une absence d’offre de soins affichée pour cette addiction, les patients s’enferment dans un secret absolu, qui peut parfois durer pendant 10, 20 ou même 30 ans, redoutant par-dessus tout le regard de l’autre sur eux. »
Le drame invisible des conjointes : le « trauma de trahison »
L’UPP ne détruit pas seulement l’usager, elle impacte de plein fouet l’entourage proche, et plus particulièrement les partenaires de vie. Pour répondre à cette détresse le CEFRAAP a mis en place la commission spécialisée « Nous les femmes » avec des groupes de parole dédiés.
« L’état de santé mentale des conjointes des personnes avec cette addiction est très dégradé. Elles vivent les conséquences de ce qu’on appelle un “trauma de trahison”. Pour protéger leur conjoint, elles le traversent dans le secret et la solitude, alors qu’elles manifestent des symptômes péri-traumatiques aigus, des manifestations anxio-dépressives, des altérations de l’alimentation et du sommeil, de l’hypervigilance, des crises de panique, entre autres. Il est nécessaire de les accompagner. », précise la Dre María Hernández-Mora Ruiz del Castillo.
Recommandations, prévention et accompagnement : comment s’en sortir ?
Sortir de l’engrenage de l’UPP est un cheminement qui requiert de la bienveillance envers soi-même, mais aussi des stratégies adaptées et de l’aide.
Recommandations de prévention et politiques publiques
La Dre María Hernández-Mora Ruiz del Castillo insiste sur 3 urgences :
- Protéger de l’exposition précoce : éviter à tout prix le contact précoce avec la pornographie chez les mineurs, en mettant systématiquement en place des filtres parentaux, et en soutenant les initiatives de contrôle d’accès effectif sur les sites pour adultes.
- Former massivement les professionnels : intégrer l’addiction sexuelle et l’UPP dans les cursus universitaires des soignants est une des voies, afin que la prise en soin soit visible et accessible au sein de toutes les structures addictologiques, comme les Centres de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie (CSAPA). Proposer des formations aux cliniciens de la santé mentale, telles que celles du CEFRAAP. Le Réseau CAPS (Réseau des Cliniciens de l’Addiction Pornographique et Sexuelle) propose d’ailleurs des sessions de formation trimestrielles gratuites pour les soignants intéressés.
- Sensibiliser le plus grand nombre, petits et adultes : proposer des programmes nationaux sur les risques de cet usage, notamment en lien avec les violences sexuelles ; développer des interventions scolaires de sensibilisation sur l’addiction et de déconstruction des mythes sexuels de la pornographie ; promouvoir une éducation à la sexualité positive et globale, basée sur l’affectivité, l’altérité, le respect, la confiance et le lien réel.
Stratégies d’action pour l’usager au quotidien
Si vous vous interrogez sur votre propre usage, plusieurs actions progressives peuvent être initiées :
- Pratiquer l’auto-observation objective : notez sans jugement vos moments de visionnage, la durée et, surtout, les émotions associées (ennui, stress, solitude), et ce afin d’identifier vos déclencheurs personnels.
- Mettre en place des barrières physiques : installez des bloqueurs de sites, éloignez autant que faire se peut les écrans de votre chambre, ou utilisez des minuteurs d’applications avec des limites non négociables.
- Remplacer l’automatisme : trouvez des activités de substitution saines (sport, méditation, lecture, sorties) afin de combler le vide ou de réguler le stress qui déclenche habituellement l’envie d’usage compulsif.
- Briser le silence : rejoignez des groupes d’entraide comme les DASA (Dépendants Affectifs et Sexuels Anonymes), ou participez aux groupes de parole, en visioconférence, proposés par le CEFRAAP.
La prise en charge thérapeutique : un puzzle sur mesure et un parcours long
Autre que l’arrêt de la compulsivité, il est question de restaurer un rapport serein et contrôlé à sa propre sexualité, souligne avec force le Pr Laurent Karila.
Plusieurs pistes proposées par nos experts :
- Consultez un professionnel formé : étape initiale.
Prendre rendez-vous avec son médecin traitant, un psychiatre ou un psychologue spécialisé en addictologie (CSAPA) permet d’effectuer une évaluation clinique rigoureuse. C’est le premier pas vers le soin.
- Engagez une thérapie individuelle spécialisée :
Basée sur les TCC (thérapies cognitives et comportementales) pour travailler activement sur l’identification des schémas de pensées dysfonctionnels, la gestion des envies irrépressibles (craving) et le développement de stratégies d’évitement des situations à risque.
Visant un travail essentiel de réparation de soi : il est nécessaire d’engager un travail psychothérapeutique plus profond (LI-ICV, EMDR, thérapie des schémas…) pour traiter les blessures, les carences ou traumatismes qui sous-tendent l’addiction.
- Traitez les comorbidités psychologiques : une approche globale.
Il est question ici d’évaluer et de prendre en charge d’éventuels troubles associés fréquents, notamment l’anxiété, la dépression, des troubles du sommeil, un TDAH (Trouble du Déficit de l’Attention avec ou sans Hyperactivité) ou une autre addiction.
- Si besoin, il est recommandé d’envisager une thérapie de couple pour restaurer la confiance mutuelle.