Roman / “Vies déposées“ de Tom-Louis Teboul

22 mars 2018

Addiction  - Roman / “Vies déposées“ de Tom-Louis Teboul

 

Ce roman aurait tout d’un récit s’il n’était pas à la troisième personne, tant l’univers et les personnages de fiction nous plonge dans une réalité dont il est difficile de se détourner. Le quartier de Paris où se situe l’action est la Goutte d’Or, quartier populaire du nord de Paris qui fait face à la butte de Montmartre. La Goutte d’Or, l’auteur y a vécu à proximité pendant six années qu’il a mises à profit pour observer ceux qui y vivaient et surtout les plus marginaux d’entre eux.

Cet ancien avocat, qui a rejoint le mouvement Emmaüs en 2016, donne vie ici à trois compagnons d’infortune, deux hommes et une femme sans domicile fixe, Ernst et Jul accrochés à l’alcool, et Ilmiya, accrochée au crack. La journée est articulée en partie autour de la quête et de la consommation du produit. Jul et Ernst essaient tant bien que mal de récolter quelques pièces en tendant la main devant la supérette, espace de vie qu’ils occupent la journée. Ilmiya, elle, fait la manche dans un coin des couloirs du métro pour pouvoir s’acheter sa dose de cocaïne basée, et ainsi réussir à démarrer une deuxième partie de journée occupée à gagner sa croûte en se prostituant. Même si les parcours de vie sont différents, tous les trois savent se retrouver sur l’essentiel, un peu de compagnie, de sécurité et de réconfort mutuel. C’est aussi le rôle que joue en partie pour eux la consommation de psychotropes.

Les trois compagnons sont en mode survie, mais semble s’accommoder tant bien que mal de cette vie en marge, et tentent de s’accrocher aux branches pour ne pas sombrer. Les petites habitudes, les rituels heureux ont leur place, et rien ne semble pouvoir compromettre la tranquillité de nos trois personnages dans ce qui est devenu pour eux un nouveau mode de vie imposé par un ensemble de circonstances malheureuses.

Au contact direct des éléments naturels, et en confrontation régulière avec l’environnement physique et humain plus ou moins hostile, la place dans le quartier se trouve en la faisant. « Pour Ernst et Jul, le mot « rue » prenait un sens particulier. Il s’agissait de leur monde, d’un jardin parsemé de mauvaises herbes. Ils se retrouvaient enfermés dehors. Dans le froid. Dans le silence. Dans le noir. Jul savait qu’ils allaient un jour y passer mais il s’en moquait. Il fallait bien crever quelque part. La rue n’était rien d’autre qu’une chose croissant à l’intérieur de soi. Elle fabriquait des gens différents des autres, des déprogrammés, dépourvus d’instinct de survie. Des hommes qui ne se reconnaissaient plus. ». Même si la vie se laisser aller dans ces circonstances-là, on n’échappe pas aux contraintes parce qu’on est désocialisés et marginalisé. Et même si l’on vit au jour le jour, on peut se fixer des objectifs. Celui qui va réunir nos trois personnages tout le long du roman, c’est la recherche d’un petit chien perdu, un chow-chow, pour toucher la récompense, non négligeable, et pouvoir rêver plus grand…

Bien entendu, l’alcool occupe une place importante dans la vie de Ernst et Jul, mais en aucun cas, de leur point de vue, celle d’un problème à régler. Ernst « compare l’alcool à une sorte de pont entre deux rives, ou à un rempart, qui protège les hommes, qui leur fait accepter l’attente, un truc qui permet aux mendiants de vivre avec décence. – L’homme ne peut pas vivre sans alcool. Si on ne décompresse pas, il n’y a plus de décence, nous dit Ernst. » Il fait la différence entre lui et ceux qu’il appelle les “Immobiles“, à savoir les consommateurs pour qui l’alcool « s’imprime dans la chair et ne part jamais. Ils portent jusqu’au dernier jour le fait d’avoir été alcoolique. » Pour Ilmiya, la consommation de crack n’est en aucun cas valorisable. Son rapport au produit n’est sûrement pas le même que celui d’Ernst et Jul qui, peut-être pour se rassurer, ont tendance à stigmatiser “les toxicos“ comme ils disent, et les affligent de tous les maux… La rue aussi à ses codes moraux, déontologiques, ses bouc-émissaires, ses canards boiteux. On est toujours le marginal d’un autre, et l’on a vite fait de pointer du doigt les indésirables, tant qu’on n’en fait pas partie…

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