Cannabis : des idées reçues à déconstruire !

Les réponses de Marie-Jauffret Roustide (INSERM) et de Nicolas Authier (Université Clermont Auvergne)

Cannabis
Marie Jauffret-Roustide, Inserm et Nicolas Authier, Université Clermont Auvergne (UCA)

« Le cannabis amène à consommer des drogues plus dures », « le cannabis entraîne des troubles psychiatriques », « prohiber le cannabis fait baisser la consommation de cannabis », « l’autoriser fait augmenter la consommation »… Qui n’a jamais entendu, ou relayé, ces affirmations réductrices, voire erronées ?

Ces discours tendent à simplifier des interactions qui sont, dans les faits, très complexes. Ancrés dans un registre émotionnel et reposant sur des imaginaires caricaturaux, ils ne tiennent pas compte des données scientifiques, et empêchent la mise en place de politiques efficaces de prévention et de réduction des risques et dommages, qui les prendraient en compte. En réalité, les usages du cannabis – et les conséquences de ces usages – diffèrent beaucoup selon les profils sociaux et les contextes de consommation. Déconstruisons donc quelques idées reçues, avec l’aide de la recherche scientifique.

Une substance très consommée

Le cannabis est la première substance psychoactive illicite la plus consommée dans notre pays : 18 millions de Français ont déjà expérimenté le cannabis au cours de leur vie. Parmi eux, 1,3 million sont des usagers réguliers (au moins 10 consommations dans le mois) et 850 000 sont des usagers quotidiens.

Le profil type du consommateur de cannabis est celui d’un homme jeune, mais les dernières tendances observées montrent une augmentation de la consommation de cannabis chez les femmes et un vieillissement des consommateurs, plus souvent trentenaires ou plus âgés.

Dans la plupart des cas, cet usage irrégulier n’occasionne pas de conséquences sociales ou sanitaires majeures, mais certains groupes tels que les adolescents et les jeunes adultes sont particulièrement exposés aux risques liés au cannabis. Les études disponibles mettent en évidence qu’une personne qui consomme du cannabis sur onze pourrait développer une dépendance, voire une sur six, si la consommation démarre à l’adolescence.

Une plante à double tranchant

S’il existe effectivement des risques à consommer du cannabis, ces risques ne sont pas efficacement prévenus par le contexte politique et social dans lequel les consommations se déroulent, dont la prohibition. En effet, un tel contexte limite la possibilité d’un dialogue clair et d’une prévention efficace sur les conséquences de la consommation de cannabis. Par ailleurs, il rend aussi plus difficile le fait d’aborder les bénéfices potentiels de certaines substances actives contenues dans cette plante.

Car le cannabis est une plante qui a aussi un intérêt médical. Certaines des substances actives qu’elle contient, comme le tetrahydrocannabinol (THC) ou le cannabidiol (CBD), composent majoritairement certains médicaments prescrits dans des indications précises, comme la douleur neuropathique (douleur étant la conséquence d’une atteinte du système nerveux, suite à un accident, une intervention chirurgicale, un zona, etc.), la rigidité musculaire (spasticité) ou des formes d’épilepsie résistante aux médicaments.

Comment les données scientifiques peuvent-elles nous aider à y voir plus clair ?

Le cannabis est-il une plante sans risque ?

Rappelons que l’origine naturelle d’une substance n’est pas une garantie d’absence de risque (ou de présence de bienfait) pour le corps humain.

Au-delà des effets recherchés (plaisir ou autothérapeutique), les substances, comme le THC ou le CBD, peuvent aussi induire des effets indésirables.

L’apparition de ces complications dépend notamment de la façon dont le cannabis est consommé, de la composition du produit (en particulier de sa concentration en THC), des vulnérabilités individuelles et du contexte de consommation.

Parmi les principaux risques liés à un usage de cannabis, on peut citer diverses complications :

  • neurologiques : somnolence, convulsions ;
  • cognitives : troubles de la mémoire, de l’attention et des capacités d’apprentissage ;
  • psychiques : anxiété, attaques de panique, paranoïa voire dépendance ;
  • digestives : douleurs abdominales, vomissements, prise de poids car le cannabis augmente l’appétit (effet orexigène) ;
  • hormonales et sexuelles : perturbations des cycles menstruels et altération de la qualité du sperme et troubles de l’érection et de l’éjaculation chez l’homme ;
  • cardio-vasculaires.

Ces dernières complications sont rares, mais potentiellement graves. En effet, les décès imputables à un usage de cannabis (qui sont eux aussi très rares) sont le plus souvent associés à des troubles du rythme cardiaque, de l’hypertension, un infarctus du myocarde ou un accident vasculaire cérébral.

Des complications respiratoires peuvent elles aussi survenir, mais elles sont directement liées à l’usage par voie pulmonaire avec combustion (joint, bang), et le plus souvent en lien avec l’utilisation de tabac.

Le cannabis mène-t-il à l’usage d’autres substances plus à risque ?

C’est un argument fréquent des discours des tenants de la prohibition. Apparu aux États-Unis dès les années 30, il est encore souvent brandi par les opposants à la légalisation d’accès au cannabis, pour qui consommer du cannabis conduirait inéluctablement à expérimenter d’autres drogues comme la cocaïne ou l’héroïne. On parle de « théorie de l’escalade », de « théorie du tremplin » ou de « théorie de la « porte d’entrée ».

La théorie de l’escalade n’a jamais été prouvée scientifiquement, il n’est pas démontré que l’usage de cannabis puisse être la cause d’un usage d’autres drogues illicites. Elle s’est construite sur une confusion entre lien de causalité et corrélation. En effet, la plupart des usagers d’héroïne ont consommé du cannabis auparavant. Mais ils ont également consommé de l’alcool et du tabac. Or, tous les usagers d’alcool, de tabac ou de cannabis ne passent pas pour autant à l’héroïne… Autrement dit, le fait de fumer du cannabis, donc d’être exposé au THC, n’incite pas à lui seul à consommer d’autres produits.

Élaborée en 2002, une autre théorie est plus scientifiquement crédible : celle du « Common liability model », qui repose sur la propension individuelle à consommer des substances psychoactives. Cette dernière refléterait une vulnérabilité individuelle globale qui serait dépendante de facteurs génétiques et environnementaux, et non des substances consommées.

Ainsi, selon ce modèle, les individus ayant consommé du cannabis, puis de la cocaïne (ou de l’héroïne) seraient passés de l’un à l’autre à cause d’une vulnérabilité générale commune à l’usage de ces drogues. L’ordre d’initiation aux drogues refléterait alors plutôt l’ordre dans lequel les individus auraient l’opportunité d’essayer les drogues, et donc aussi de la facilité d’accès à ces drogues et de leur statut dans la société. La disponibilité grandissante de la cocaïne pourrait d’ailleurs changer l’ordre des choses.

Le cannabis rend-il forcément schizophrène ?

La schizophrénie est une maladie chronique et sévère qui concerne jusqu’à 1 % de la population, selon les estimations. Elle débute habituellement entre 15 et 25 ans, soit dans les mêmes tranches d’âge que celles des premiers usages de cannabis.

C’est une maladie multifactorielle, qui associe non seulement des facteurs de causalité environnementaux, mais aussi génétiques (la part de l’hérédité est importante : jusqu’à 80 %).

Le passage d’un état de vulnérabilité psychotique (qui concerne environ 10 % de la population générale) vers la maladie schizophrénie dépend de facteurs de risque au moment de l’adolescence, parmi lesquels l’usage de cannabis semble impliqué. En effet, chez les adolescents ayant des niveaux importants de consommation, le risque de présenter un trouble psychotique est multiplié par 4 en moyenne.

Les patients schizophrènes consommateurs de cannabis ont développé la maladie en moyenne trois ans plus tôt que les autres. C’est aussi un facteur péjoratif sur la sévérité et le pronostic de la maladie. L’usage de cannabis est donc non seulement un facteur aggravant mais aussi probablement un facteur explicatif, mais non suffisant, de trouble psychotique.

Il n’est pas nécessaire de consommer du cannabis pour développer une schizophrénie, mais 15 % des nouveaux patients n’auraient pas développé ce trouble s’ils n’avaient pas utilisé du cannabis. D’où la nécessité d’éviter ou retarder le plus tard possible une exposition – notamment chronique – au cannabis chez les personnes de moins de 25 ans.

La prohibition fait-elle baisser la consommation de cannabis chez les jeunes ?

Avant tout, il est essentiel de rappeler que les modèles politiques choisis pour encadrer les drogues n’ont que peu d’effets sur les niveaux de consommation chez les jeunes. Ainsi, la France a l’une des législations les plus répressives d’Europe. Pourtant, elle se situe en tête de classement (2e sur 34) pour la consommation de cannabis chez les adolescents. La Suède, qui a également un modèle très répressif, se situe en fin de ce même classement.

Dans un contexte prohibitionniste, les campagnes de prévention adoptent le plus souvent un discours axé sur la peur et les risques. Or, cela peut avoir un effet contre-productif, et favoriser l’expérimentation de cannabis chez les adolescents

La prohibition du cannabis n’a donc pas tous les effets escomptés : elle ne fait pas baisser la consommation. Par ailleurs, elle a des effets néfastes, car elle ne protège pas suffisamment les consommateurs des risques éventuels.

La légalisation du cannabis fait-elle augmenter sa consommation ?

À l’inverse, les pays qui ont assoupli leurs législations vis-à-vis du cannabis, en optant pour des modèles axés sur la santé publique et la réduction des risques, ont des résultats plutôt encourageants concernant les tendances de l’usage chez les jeunes et la prévention.

C’est par exemple le cas du Québec, qui a choisi un modèle de légalisation très axé sur la santé publique. Les autorités ont observé une diminution de la consommation de cannabis au cours des 12 derniers mois chez les jeunes de 15 à 17 ans (de 22 % à 19 %), ainsi qu’une stabilité chez les 18-20 ans et une augmentation chez les 21-24 ans (de 39 à 43 %).

En outre, différentes études ont montré que des politiques plus libérales vis-à-vis du cannabis ne se sont pas accompagnées d’une augmentation importante de la consommation chez les plus jeunes.

Par ailleurs, la légalisation du cannabis au Canada a permis de développer la sensibilisation des usagers face au risque, grâce à des investissements massifs dans les campagnes de prévention (108,6 millions de dollars canadiens sur 6 ans, de 2017 à 2023). Les dernières données québécoises montrent que la population a acquis une meilleure connaissance des risques liés au cannabis depuis la légalisation.

Quel modèle politique adopter ?

Les données françaises montrent une baisse de la consommation de cannabis chez les jeunes et un recul de l’âge à la première consommation chez les collégiens. Malgré cette baisse, les jeunes Français âgés de 15 à 24 ans se caractérisent par un niveau de consommation de cannabis plus élevé que les autres jeunes Européens. À titre d’exemple, à l’âge de 16 ans, les jeunes Français consomment deux fois plus de cannabis que la moyenne européenne : 13 % déclarent avoir consommé du cannabis dans le dernier mois, contre 7 % en Europe, selon l’enquête ESPAD.

Face à cet échec de la prohibition à protéger les plus jeunes des risques, de plus en plus de pays choisissent une autre voie, et en particulier celle de la légalisation du cannabis.

Nous manquons de recul aujourd’hui pour faire un bilan complet de ces initiatives de légalisation. Toutefois, il ressort clairement des premières données disponibles que les modèles très libéraux et commerciaux mis en place aux États-Unis, qui ont fait de la vente du cannabis un symbole du capitalisme, peuvent avoir des effets délétères. En revanche, les modèles très encadrés, axés sur la santé publique, tels que ceux mis en place au Canada semblent plus prometteurs.

La France est confrontée par ailleurs confrontée à un paradoxe : le cannabis fait le plus souvent l’objet d’un discours très alarmiste, notamment chez les politiques, alors que dans le même temps, l’alcool reste très valorisé. Pourtant, là aussi les données scientifiques sont claires : en France, la mortalité liée à l’alcool représente 41 000 cas par an (et 7 % des décès en Europe). Mais les campagnes de prévention telles que le « Défi De Janvier-Dry January » ne reçoivent pas le soutien de l’État. Il reste manifestement encore des progrès à faire dans notre pays pour que les politiques des drogues soient axées sur les données scientifiques probantes…

Marie Jauffret-Roustide, Chargée de recherche Inserm, sociologue et politiste au Centre d’études des mouvements sociaux (CEMS), Inserm
p Nicolas Authier, Professeur des universités, médecin hospitalier, Inserm 1107, CHU Clermont-Ferrand, Président de la Fondation Institut Analgesia, Université Clermont Auvergne (UCA)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.