"Big Marijuana" Un ouvrage de Xavier Deleu et Stéphanie Loridon

Cannabis

Cet ouvrage, publié aux Editions Hugo Doc, prend le relais d’un documentaire diffusé sur ARTE en avril dernier et intitulé : Cannabis, quand le deal est légal. Il commence par faire le constat d’une incapacité des états à juguler le flux de psychotropes sur le marché, cannabis en tête, psychotropes dont la consommation s’est accrue en même temps que la guerre que l’on menait au trafic et à l’usage s’intensifiait. Toutes les initiatives présentes et à venir de légalisation vont donc véritablement dans le sens d’une reprise de contrôle, et participent d’une responsabilisation des gouvernements. Cet ouvrage s’attache donc à faire le tour du monde des politiques qui ont avancé sur ce dossier…

Commençons par l’Uruguay qui, fin 2013, décide de faire cavalier seul en rompant avec des traités internationaux trop contraignants, et en adoptant une loi de légalisation du cannabis à usage récréatif. Le gros de la production est confié à deux entreprises privées désignées par l’état et chargées de fournir en cannabis les officines qui le vendent aux usagers dans certaines limites. Malheureusement, peu de pharmacies ont à ce jour rejoint le programme, et celles qui l’ont rejoint subissent souvent des pénuries… Alors, quand la disponibilité du produit sur le marché légal n’est pas assurée, les consommateurs se tournent naturellement vers le marché illégal qui a du mal à être endigué…

Sur le continent nord-américain, les législations mises en place sont bien plus libérales, et l’offre et la demande arrivent à se rencontrer sans contrainte… Les principaux arguments repris à chaque campagne pour le “oui“ à la légalisation du cannabis à usage récréatif sont : la manne financière que représentent les taxes prélevées sur la production et la vente ; une redistribution d’une grande partie de ces taxes en faveur de l’éducation; la création de milliers d’emplois ; et enfin une meilleure orientation du travail de la police… Dans les états du Colorado et de Washington, on peut apprécier les résultats d’une réforme législative qui a vu le jour il y a plus de cinq ans désormais. Depuis le 1er janvier 2014, tout majeur de plus de 21 ans peut entrer dans un cannabis-shop, ayant obtenu une licence, pour acheter des produits de meilleure qualité, bien moins chers, et bien plus diversifiés dans leurs modes de consommation, leurs goûts, et leurs dosages que sur le marché illégal… Le montant des taxes prélevées est conséquent et effectivement affecté à l’éducation. L’absence de poursuite des consommateurs a permis aux policiers de se consacrer à d’autres taches, et le taux de résolution des homicides est en augmentation… Mais bien entendu, il y a un juste équilibre à trouver entre développement d’un marché économique et protection sanitaire et sociale des citoyens. Heureusement, contrairement à ce que craignait les opposants à la légalisation, la consommation de cannabis chez les adolescents n’a pas bougé et celle des adultes a très peu augmenté…

Mais malheureusement, ce ne sont pas les communautés concernées habituellement par le deal illégal qui ont pu se positionner sur ce marché émergeant du cannabis légal car moins accessible en raison des investissements de départ plus élevés. Aux Etats-Unis, comme au Canada, qui a légalisé tout récemment, ce sont de grands groupes industriels qui se sont emparés de ce marché et imposent leurs lois commerciales à grand renfort d’un lobbying agressif. Cette industrie s’appuie sur les mêmes fonctionnements que celle du tabac et de l’alcool avec lesquelles elle passe d’ailleurs des accords. Il est donc important là encore que l’état garde le contrôle pour que l’esprit de la légalisation, défendu par les militants, ne soit pas dévoyé. Il repose en grande partie sur l’idée de respect des droits de l’homme et de responsabilité personnelle et collective, inconciliable avec la criminalisation des usages… Et quand on parle des droits de l’homme, il n’y a aucune raison d’en exclure les cultivateurs de cannabis mexicains sous l’emprise des cartels. Retirer ce business aux organisations criminelles est bien entendu un objectif louable, à condition d’accompagner les cultivateurs vers des cultures de substitution. En attendant, cette culture du cannabis se raréfie et est remplacée par la culture du pavot pour produire une héroïne répondant aux besoins de la population américaine victime de la crise des opioïdes. Les champs de pavot remplacent donc petit à petit les champs de marijuana…

Il y aura toujours à redire évidemment sur les différentes formes que prennent et prendront à l’avenir ces politiques de légalisation et leurs travers, mais elles ont le mérite de tenter de faire bouger les lignes et permettent surtout de sortir les usagers du cercle de la répression et de la stigmatisation. Il est important d’accompagner au mieux cette reprise du contrôle de la production, de la vente et de la consommation pour ne laisser personne sur le bas-côté et essayer d’en retirer, tant faire ce peut, le meilleur en terme de gains économiques, sociaux et sanitaires… Les contours vertueux d’une légalisation se dessinent au fur et à mesure des expériences successives, alors espérons que le mouvement se répandra suffisamment en Europe pour qu’à l’avenir les gouvernements français ne soient plus aussi frileux…

Ce texte est la version courte d’un article publié dans la revue DOPAMINE #06 (juin 2019)

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