Addiction à la nourriture, addiction à l’alimentation, et troubles du comportement alimentaire : est-ce la même chose ?

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Image par John Hain de Pixabay

Un article récent, paru dans les Proceedings of the Nutrition Society (« comptes-rendus de la société de nutrition »), pose la question de l’association entre la nourriture et l’addiction. Il présente alors un état des lieux de l’art quant à la différenciation entre addiction à la nourriture, addiction à l’alimentation et troubles du comportement alimentaire (TCA).

Ce que l’on savait :

Tout d’abord les auteurs exposent les connaissances actuelles sur l’addiction et la nourriture. Le comportement à la base de ces recherches se caractérise par une consommation excessive et dérégulée d’aliments à haute teneur énergétique.

Deux directions orientent les études : considérer la dépendance alimentaire comme une dépendance liée à une substance ou comme une dépendance liée au comportement. La première s’appuie sur la composition chimique de l’aliment et les preuves biologiques de l’activation des systèmes dopaminergiques de récompense par les sucres et les graisses. Pour la seconde orientation, les études ne distinguent pas suffisamment le comportement de dépendance alimentaire des TCA. Dès lors, et par manque d’études supplémentaires, les preuves à l’appui d’un concept de dépendance aux aliments plutôt qu’au comportement dominent la littérature.

Le questionnaire YFAS 2.0, validé en français depuis 2014, prédomine pour une évaluation uniformisée de la dépendance alimentaire et pour la comparaison des résultats. Au moins deux des onze critères relatifs à la dépendance et aux substances mesurés, et l’altération doivent être significatifs. Les revues systématiques concernant son utilisation rapportent que la dépendance alimentaire peut être comorbide avec les troubles de l’alimentation, en particulier l’hyperphagie et la boulimie. Plus précisément, des associations positives ont été signalées entre les scores de frénésie alimentaire, les difficultés de régulation émotionnelle de l’alimentation, la retenue, la désinhibition et la faim, les scores de consommation nocturne, l’envie, l’impulsivité, la sensibilité aux récompenses, les symptômes dépressifs, l’anxiété, le stress post-traumatique et les scores globaux de dépendance alimentaire.

Deux études basées sur ce questionnaire sont présentées. Dans la première étude, et de manière congruente avec des études précédentes, la prévalence de la dépendance alimentaire est plus élevée chez des personnes souffrant d’hyperphagie et élevée chez des personnes en sous poids, a priori pour le sous type anorexie avec accès hyperphagiques/purge. Ces éléments feraient de la dépendance alimentaire une contribution à la suralimentation, sans être synonyme d’obésité comme le suggérait les études préliminaires sur cette problématique. Dans la seconde étude, l’association entre dépendance alimentaire et dépendance à l’exercice suggère un chevauchement potentiel des mécanismes sous-jacents des dépendances comportementales. Aucune des deux études ne parvient à faire le lien entre dépendance alimentaire et TCA de type boulimie.

Ce qu’ils ont fait :

Tout d’abord, afin de préciser la question de recherche, l’article étudie la transférabilité des critères de dépendance à la nourriture et/ou de dépendance alimentaire. Deux tableaux présentent l’application à l’alimentation des critères du DSM-5 pour la dépendance aux substances d’une part, et pour les troubles non liés aux substances d’autre part. La dépendance aux aliments semble refléter davantage de critères de dépendance aux substances du DSM-5, ceci soutenu par des résultats parallèles évoqués plus haut de dysfonctionnement de la récompense cérébrale et un mauvais contrôle dans la dépendance aux aliments. Pour autant, la plupart des critères du DSM-5 pour les troubles non liés à une substance restent plausibles selon les auteurs.

Ensuite, les auteurs ont examiné les relations et les distinctions potentielles entre la dépendance alimentaire et les TCA. Pour cela, ils ont comparé les critères dérivés du YFAS pour la dépendance alimentaire et les critères du DSM-V. Le chevauchement existe mais sans être complet. Les critères relatifs aux deux troubles alimentaires hyperphagique et boulimique correspondent plus étroitement aux critères de la dépendance alimentaire que les critères de l’anorexie mentale. Mais il existe également des différences fondamentales entre les troubles alimentaires et la dépendance alimentaire, comme la présence de comportements compensatoires dans la boulimie, absents dans l’hyperphagie ou la dépendance alimentaire. Par ailleurs, le peu de preuves dans la littérature pour un chevauchement de la dépendance alimentaire avec l’anorexie trouve une justification potentielle dans des items de la YFAS 2.0 ciblant des critères clés de l’hyperphagie ou de la boulimie.

Ce que ça va changer :

Il est actuellement prématuré de tirer des conclusions définitives pour une meilleure adéquation avec le concept de trouble lié à la consommation de substances ou avec le concept de dépendance comportementale. Si la dépendance alimentaire peut être associée à la surcharge pondérale et à l’obésité, les inférences causales n’ont pas été établies à ce jour. La dépendance alimentaire ne se confond pas avec les TCA établis.

Malgré les distinctions à préciser, plusieurs études ont fait état d’une prévalence de l’addiction alimentaire comprise entre 86 et 100 % dans la BN, 26 et 77 % dans l’hyperphagie et 50 % dans le sous-type de l’anorexie nerveuse qui se manifeste par des crises de boulimie.

Dès lors, il apparaît indispensable de mener de nouvelles études en appliquant les critères des domaines de recherche pour déterminer si la dépendance alimentaire présente des différences génétiques, comportementales et physiologiques essentielles par rapport à chaque variante de TCA. Ces travaux devraient permettre d’identifier les facteurs de causalité, les impacts psychologiques, physiques et sociaux des personnes souffrant d’une dépendance alimentaire. L’établissement de ces spécificités permettrait de définir plus précisément la dépendance alimentaire, ce qui pourrait également contribuer à améliorer la prévention et les options thérapeutiques.

 

Elodie Legros
Interne de psychiatrie à Lyon

Relecture : Benjamin Rolland

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